Poignants «Dialogues des carmélites»

Le baryton québécois Jean-François Lapointe (ici avec Isabel Leonard) a fait des débuts remarqués au Metropolitan Opera dans le rôle du Marquis de la Force.
Photo: Ken Howard Met Opera Le baryton québécois Jean-François Lapointe (ici avec Isabel Leonard) a fait des débuts remarqués au Metropolitan Opera dans le rôle du Marquis de la Force.

C’est une première saison sans fautes que vient de faire Yannick Nézet-Séguin au Metropolitan Opera : une présence sur tous les fronts dans les médias, qui humanise et démocratise progressivement l’image de l’institution, et, sur le plan musical, une Traviata majeure et deux ouvrages français (Pelléas et Mélisande, Dialogues des carmélites) dans lesquels le chef a pu imprimer une marque, avec un son plus « charnu » et une énergie permanente. De ce point de vue, la direction de Dialogues des carmélites a été un modèle de poigne et de force intérieure, de concentration aussi, avec une gestion avisée de la succession des scènes et des silences.

La force spirituelle, parfois hymnique ou incantatoire des Dialogues a été remarquablement traduite, notamment dans quelques scènes inoubliables, au premier rang desquelles l’agonie de Madame de Croissy, avec une Karita Mattila quasiment en transe. Impressionnant aussi, le calibre vocal du plateau, puisque, face à Mattila il y avait la présence sidérante de Karen Cargill en mère Marie. Très correcte, mais moins hors normes : Adrianne Pieczonka en Madame Lidoine, avec son permanent air béat. Le rôle de Blanche de la Force convient mieux à Isabel Leonard que celui de Mélisande. Peut-être le fait d’avoir chanté Mélisande il y a quelques mois sert-il la chanteuse, plus à l’aise avec la langue. Mais — et il en va exactement de même avec Pieczonka et Cargill — lorsque Leonard se soucie de volume et de placement vocal, on ne comprend plus grand-chose. Voilà qui ne risque pas d’arriver à Jean-François Lapointe. Le baryton québécois fait enfin ses débuts au Met dans un Marquis de la Force exceptionnel associé à un excellent chanteur américain, David Portillo. Mais globalement, le niveau de langue était correct, d’autant que le Met était habitué à représenter Dialogues des carmélites… en anglais ! À noter la présence très remarquée de la jeune mezzo canadienne Emily D’Angelo dans le rôle de sœur Mathilde, celle qui doute de Blanche au moment du vote.

Erreur ultime

Filmé avec un calme inaccoutumé par Gary Halvorson, qui a toutefois manqué un moment crucial (l’expression de Madame de Croissy au moment où Blanche lui annonce vouloir prendre le nom de Sœur Blanche de l’agonie du Christ), ce spectacle conçu dans les années 1970 tient toujours très bien et gagne au regard à la loupe de la caméra. Exception notable, hélas : la scène finale ne marche pas. Le trajet vers l’échafaud est trop long et oblige les sœurs à se hâter ou du moins à s’y rendre à un rythme qui bouscule celui de la musique. L’absolu sommet émotionnel de l’œuvre est remplacé par l’angoisse scénique de ne pas voir les protagonistes arriver au bout de la ligne droite à temps pour se faire guillotiner. Par ailleurs, l’extinction progressive du Salve Regina au fur et à mesure de la réduction du nombre de sœurs en vie était trop peu perceptible au cinéma. Spectacle très puissant néanmoins.

Dialogues des carmélites

Opéra de Francis Poulenc. Livret du compositeur sur un scénario de Georges Bernanos. Avec Isabel Leonard (Blanche), Erin Morley (Constance), Karita Mattila (Mme de Croissy), Adrienne Pieczonka (Mme Lidoine), Karen Cargill (Mère Marie), Jean-François Lapointe (Marquis de la Force), David Portillo (Chevalier de la Force), Metropolitan Opera, Yannick Nézet-Séguin. Mise en scène : John Dexter reprise par David Kneuss. Réalisation : Gary Halvorson. Met Live in HD dans les cinémas, samedi 11 mai. Reprise les 8, 10, 12 et 23 juin selon les cinémas.