Une grande scène pour l’art autochtone

Le spectacle «Mokatek et l’étoile disparue», du directeur artistique Dave Jenniss, sera présenté au Centre national des arts d’Ottawa en septembre.
Photo: Marianne Duval Le spectacle «Mokatek et l’étoile disparue», du directeur artistique Dave Jenniss, sera présenté au Centre national des arts d’Ottawa en septembre.

« Pendant 100 ans, mon peuple va dormir ; dans 100 ans, il se fera réveiller, par les artistes. » C’est par cette citation de Louis Riel qu’Annie Smith St-Georges, aînée algonquine, plume d’aigle en main, a salué la première saison du premier théâtre autochtone national au monde. Jour de célébration pour les voix et les arts autochtones, qui prendront désormais racine sur les scènes du Centre national des arts (CNA) d’Ottawa.

Le ton au lancement mardi était fier, heureux, ancré aussi dans une nécessaire gravité, reflet de l’importance du geste — symbolique, artistique, mais aussi très concrète, car cette programmation donne plus de possibilités de diffusion aux artistes autochtones du pays, et plus de visibilité pour ces arts auprès du public allochtone. Un moment « historique », selon Dave Jenniss, directeur artistique du théâtre Ondinnok.

« Ça fait longtemps que ça aurait dû être fait », poursuit M. Jenniss, dont la compagnie y présentera Mokatek et l’étoile disparue. « Ça le dit, t’sais, “théâtre national”. L’ouverture des grands théâtres à l’art autochtone a toujours été une nécessité. Là, on y arrive. »

Le président et chef de la direction du CNA, Christopher Deacon, mentionnait de son côté au lancement que « les communautés nous ont fait savoir que de porter les histoires autochtones sans l’implication et les voix autochtones n’est plus acceptable. Nous devions leur faire de la place ».

Acte, donc : onze spectacles pour la saison 2019-2020, portée largement par les femmes — neuf productions sont écrites et créées par elles. Une seule création, The Unnatural and Accidental Women, sur un texte de Marie Clement, mise en scène par Muriel Miguel. « Mon but, c’est qu’on produise plus d’un spectacle par année », a précisé en amont du lancement le directeur artistique au Théâtre autochtone du CNA, Kevin Loring. « Ça coûte cher, il faut trouver comment financer ça. C’est la raison pour laquelle je suis ici : je veux créer des œuvres, faire des productions. » Il signera le texte de Là où le sang se mêle / Where the Blood Mixes, mis en scène par Charles Binder, sur les pensionnats autochtones.

Histoires chantées et dansées

Parmi les diffusions, plusieurs des propositions sont, art autochtone oblige, multidisciplinaires. Comme Finding Wolastoq Voice de Samaqani Cocahq. Ou l’intrigante collaboration Unikkaaqtuat, des 7 doigts de la main et des circassiens d’Artcirq, d’Igloolik, et de Taqqut Productions, d’Iqaluit, sur les mythes fondateurs inuits. « Culturellement, on dit en arts autochtones que s’il y a une histoire, il y a une chanson ; s’il y a une chanson, il y a une danse, et pourquoi les séparer puisque toutes ces disciplines agissent sur l’histoire racontée ? poursuivait M. Loring. Au point où je crois qu’il faudrait qu’on renomme notre département comme étant celui des “arts vivants autochtones” plutôt que du théâtre. »

Le volet musical est solide, porté par Buffy Sainte-Marie et Susan Aglukark. D’Australie, on pourra aussi voir la revue de hip-hop déjantée Hot Brown Honey. « On est les premiers, répétait M. Loring, et je nous donne cette responsabilité d’agir comme un phare pour les voix autochtones du monde entier. La tournée internationale coûte très cher, mais je veux trouver des partenariats internationaux, des manières. »

La multiplicité des langues qui seront parlées sur scène frappe. On en entendra une dizaine — parfois avec surtitres, parfois non, chaque spectacle adoptant sa stratégie — dont l’anichinabémowin, le salish, le cri, le gitxsan, l’inuktitut et le kalaallisut. « C’est important de les entendre, même pour des oreilles autochtones, car ces langues sont mourantes ; c’est incroyablement important de les entendre sur scène pour que l’art soit aussi un outil d’enseignement, de revitalisation de ces langues en danger. Le public n’hésite pas à aller voir des opéras en italien et d’en sortir en larmes. Ça n’a pas à être une barrière, la langue ; ce peut être un enrichissement », croit M. Loring.

Penser la suite

« Évidemment, cette première saison s’adresse surtout aux non-Autochtones, aux Caucasiens, note Dave Jennis. C’est normal. C’est la majorité de la ville d’Ottawa, du public du CNA. Ensuite, il faut réfléchir aux manières d’aller chercher les Autochtones, pour nourrir le public. Je pense que ça passe vraiment par le communautaire, par les communautés. On demande souvent aux Premières Nations de venir dans les théâtres, voir ; mais la première démarche c’est d’aller aussi vers eux. Il va y avoir un gros travail à faire. On en est tous conscients. »

Évidemment, cette première saison s’adresse surtout aux non-autochtones, aux Caucasiens. C’est normal.

Une vision que partage Kevin Loring, qui sait qu’il faut pour le CNA envisager des tournées dans les communautés. M. Jennis poursuit : « L’important, c’est de créer de la relève, de voir de nouveaux visages et noms apparaître. Comment faire naître aussi de nouveaux scénographes, des directeurs de production, des éclairagistes, des auteurs autochtones — en français pour le théâtre, on peut les compter sur les doigts d’une main… —, parce que c’est aussi ça qui manque, pas juste des acteurs sur scène. »

« Ça doit être graduel, ça va prendre des années, conclut M. Jennis. C’est important, ce qui se passe. »