Avec l'ONF, une icône canadienne change d’adresse

L’historique logo de l’ONF était cloué depuis 50 ans sur la façade d’un des bâtiments du chemin de la Côte-de-Liesse.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’historique logo de l’ONF était cloué depuis 50 ans sur la façade d’un des bâtiments du chemin de la Côte-de-Liesse.

Employés actuels, retraités, collaborateurs, artistes, artisans : l’Office national du film (ONF) avait réuni mercredi tout un monde dans l’humble cafétéria de son siège social. Et pour cause : en ce matin pluvieux et tristounet, on procédait au retrait de l’historique logo, cloué depuis 50 ans sur la façade d’un des bâtiments du chemin de la Côte-de-Liesse.

« L’homme qui voit ». L’appellation officieuse du logo de l’ONF traduit son âge. Il a été conçu, par Georges Beaupré, en 1968, à une époque où l’on masculinisait tout. L’année précédente, « l’année d’l’Expo », c’était de la Terre des hommes qu’on parlait.

Représentation très simple de « la vision de l’humain sur l’humanité », le personnage aux bras tendus au-dessus de sa tête est devenu la marque identitaire de l’organisme fédéral. Son retrait ne manque pas de symbolisme : il rend tangible le déménagement de l’ONF vers le Quartier des spectacles. Le nouvel emplacement, quatre fois plus petit, sera inauguré à l’automne.

« C’est un rite de passage vers l’espoir », commentait une nostalgique Chantale Turgeon, qui travaille à l’ONF depuis 25 ans.

L’événement dans l’arrondissement de Saint-Laurent a été empreint d’émotion. Les convives étaient conscients de la fin d’une époque.

« La journée est historique à plusieurs égards. On ancre l’importance de notre passé et la pierre angulaire de notre avenir », a dit Claude Joli-Coeur, commissaire et président de l’ONF. Le logo originel sera installé à l’intérieur du bâtiment du centre-ville et demeurera visible partout sur la planète dès que les internautes regarderont en ligne un film. 

Le logo de l’ONF fait partie des grandes icônes qui ont permis au Canada de s’affirmer. Il a duré parce qu’il a les qualités de la simplicité.

L’homme mis à nu

« Le dessin représente l’homme. Les bras levés et les mains jointes suggèrent la célébration. La tête est semblable à l’iris d’un oeil. C’est l’homme qui voit. C’est l’homme visionnaire, l’homme animé, et même l’homme mis à nu. » C’est en ces termes qu’en 1970 le commissaire de l’époque, Hugo McPherson, a officialisé la nouvelle marque de l’entreprise.

Il a fallu plusieurs appels et un concours à l’interne pour trouver cette image identitaire. Un comité d’experts avait retenu trois dessins sur les 53 propositions. Deux des finalistes étaient des cinéastes chevronnés, Sidney Goldsmith et Norman McLaren. Mais c’est le concept de Georges Beaupré, alors directeur artistique au Service de la publicité, qui a été choisi.

Dans les archives de l’ONF, on explique que le dessin rappelle l’art autochtone. « Je ne comprenais pas bien cette affirmation, avoue le conservateur de collection, Marc St-Pierre, mais oui, il ressemble à un totem. C’est intéressant de souligner cet apport, parce qu’à l’époque on portait peu attention à la contribution des Autochtones. »

Georges Beaupré, qui ne sera resté à l’ONF que cinq ans avant de poursuivre sa carrière au sein du Programme d’identification visuelle du gouvernement du Québec, est décédé en 1986, à 49 ans. Un de ses enfants, Alain Beaupré, a souligné son processus créatif.

« On dit souvent que les coups de génie sont le résultat d’une intuition. Je vous dirais que ces coups de génie se préparent aussi. On a retrouvé dans le patrimoine familial plein d’images qui illustrent toute la démarche. On remettra ces images à l’Office national du film. »

Au fil du temps, le logo de Georges Beaupré a été retouché, deux fois, mais l’esprit initial a été préservé. Son universalité est reconnaissable partout, a constaté le cinéaste Philippe Baylaucq, rencontré sous la pluie pendant le retrait du logo. « Chaque fois que je suis à l’étranger, dès qu’ils voient le logo, les gens me parlent de l’importance de l’ONF », dit celui qui réalise avec l’organisme fédéral le prochain film à 360 degrés du Planétarium.

Repère visuel

Ex-professeur de design à l’UQAM et ancien vice-président chez Cossette, Pierre Léonard est rassuré. Le choix de replacer le logo dans les nouveaux locaux lui fait croire que l’ONF est conscient de l’importance qu’il accorde à un tel symbole.

« C’est très bien de conserver des traces, dit-il. Le logo de l’ONF fait partie des grandes icônes qui ont permis au Canada de s’affirmer. Il a duré parce qu’il a les qualités de la simplicité. Il s’inscrit comme les logos du CN ou d’Hydro-Québec, comme des marques intemporelles. »

« L’homme qui voit » est tributaire de la renommée de l’entreprise cinématographique tout comme il a contribué à la faire connaître. Sa présence sur les bords de l’autoroute métropolitaine aura été un important repère visuel et une partie intégrante de l’imaginaire collectif, selon Robert Turgeon, directeur général d’Héritage Montréal.

Ce repère, le monteur Philippe Lefebvre l’a noté, dès son enfance. « Il m’a permis de mettre le doigt sur quelque chose, dit-il. Je voyais le symbole d’un rêve, rêve qui devenait tangible. »

Rassuré par la manière dont l’ONF conservera le logo, Robert Turgeon estime que le défi sera désormais de réussir le changement de vocation de cette cité du cinéma qu’aura été le complexe de Saint-Laurent. À ce sujet, il souhaite que le gouvernement canadien, qui en est le propriétaire, statue rapidement sur son avenir.

L’ensemble de cinq bâtiments n’est pas un cas architectural d’exception. S’il a été classé en 1998, c’est à cause de l’histoire cinématographique qui s’est construite en ses murs.