L’art haïda, l’ancien et le nouveau

«Haïda: histoires surnaturelles»
Photo: Marilyn Aitkens «Haïda: histoires surnaturelles»

Après Honte et préjugés, une histoire de résilience de l’artiste cri Kent Monkman, et C’est pas pour rien qu’on s’est rencontré, de l’artiste d’origine mohawk et britannique Hannah Claus, le Musée McCord de Montréal continue de mettre en valeur la richesse des créations culturelles autochtones du Canada avec l’exposition Sding K’awXangs. Haïda : histoires surnaturelles.Le Devoir s’y est introduit quelques jours avant l’ouverture au public.

Les îles d’Haïda Gwaii, en Colombie-Britannique, sont surnommées les « Galapagos du Nord » tant leurs richesses naturelles sont grandes. « C’était peut-être moins un souci, la survie [pour les Haïdas], ce qui peut expliquer que l’art ait été plus exploité [par cette nation] », explique la conservatrice des cultures autochtones du McCord, Guislaine Lemay, alors que le musée s’adonne aux derniers préparatifs de l’exposition qui sera accessible au public la semaine prochaine.

L’exposition initie le visiteur au peuple, à l’art et à la culture haïdas. On trouve, parmi les objets mis en valeur et dont la plupart datent des années 1800 ou du début 1900, des objets du quotidien tels des vêtements, des cuillères ou des instruments pour la chasse, ainsi que des objets cérémoniels comme des masques. Le détail des oeuvres force l’admiration.

Représentations d’animaux

Pour les Haïdas, « tout est art », précise Mme Lemay, et « les objets vivent ». « La qualité artistique est omniprésente. On trouve cette idée qu’un bel objet va mieux fonctionner. »

Photo: Musée McCord Masque de macareux haïda porté sur le front, 1800-1850. Artiste inconnu. Recueilli par George Mercer Dawson, peut-être à Q’una (Skedans), 1878.

Les représentations d’animaux emblématiques sont caractéristiques et assujetties à des règles strictes d’utilisation, tout comme le sont certaines formes. Le corbeau et l’épaulard, par exemple, sont des emblèmes souvent utilisés. « La frontière entre l’humain et l’animal est floue », poursuit Mme Lemay. La notion de transformation est importante.

Malgré toute cette force symbolique et ces protocoles, chez les Haïdas, le mot « artiste » n’existe pas vraiment. « Mais nous en avons un pour “mains habiles” », peut-on lire dans les commentaires de la conservatrice invitée, Kwiaahwah Jones, qui accompagne le visiteur à travers les salles. Mme Jones, native d’Haïda Gwaii — les « îles du peuple » —, est elle-même artiste.

« Nos ancêtres ont vraiment travaillé à explorer l’esprit humain et ses pouvoirs à travers l’art », affirme-t-elle en entretien téléphonique avec Le Devoir. « Les peuples autochtones se sont constamment butés à un mur d’idées préconçues par rapport à ce que nous sommes. Mon but, spécialement quand je travaille avec des pièces anciennes, est que les gens se demandent ce que la colonisation et les écoles résidentielles ont voulu anéantir, et pourquoi », soutient la conservatrice invitée.

Photo: Musée McCord Chapeau haïda, 1875-1900. Tressé par Isabella Edenshaw (vers 1858-1926) et peint par Charles Edenshaw (vers 1839-1920). Racine et écorce d’épinette, peinture. Don de l’Art Association of Montreal.

Un deuxième regard

La traduction littérale de Sding K’awXangs serait « deux points de vue », précise Guislaine Lemay. C’est que l’exposition fait écho à une autre : Art haïda : les voies d’une langue ancienne, produite par le musée en 2006. Cette fois-ci, on a fait appel à Mme Jones, reconnue pour son travail dans le rayonnement de l’art, d’où elle est originaire, pour qu’elle apporte son regard sur les objets exposés et en choisisse de nouveaux — dont des oeuvres de sept artistes haïdas contemporains, de même que certaines de Bill Reid (décédé en 1998), un des artistes haïdas les plus connus.

Un des choix de Mme Jones a d’ailleurs été de montrer plus d’oeuvres créées par des femmes, tels des paniers tissés. « Chez les Haïdas, ce sont les femmes qui mènent ! explique-t-elle. Elles prennent toutes les décisions. C’est important d’avoir une représentation plus juste de notre peuple. »

Un collectionneur important

Quand George Mercer Dawson (1849-1901) s’est rendu à Haïda Gwaii, à la fin du XIXe siècle, les populations autochtones de l’archipel avaient frôlé l’extinction, victimes d’épidémies au contact de voyageurs étrangers vecteurs de la variole, et de nombreux villages avaient été abandonnés.

Photo: Musée McCord Panier haïda, 1921, Charles Edenshaw. Don de l’Art Association of Montreal.

Mais le géologue — fils de sir John William Dawson, ancien recteur de l’Université McGill —, venu sur place pour étudier la géologie et la géographie de l’endroit, rencontre la richesse culturelle des Haïdas. Il s’intéressera à leur art et à leur langue et rassemblera de nombreux objets qui appartiennent aujourd’hui à la collection du musée McCord et qui constituent la plus grande partie de l’exposition.

« George Mercer Dawson est un homme spécial, raconte Kwiaahwah Jones. Je crois que les Haïdas l’appréciaient vraiment. Il nous voyait comme des humains, contrairement à plusieurs autres. Je lui suis reconnaissante. »

Selon elle, Dawson, comme peu d’autres, a su voir la beauté des oeuvres haïda, à un moment de l’histoire où elles n’étaient pas considérées, et étaient même méprisées. « Je me considère chanceuse de pouvoir travailler avec lui. C’est une belle collaboration, même si plus de 100 ans nous séparent. »

Photo: Musée McCord Mât totémique miniature haïda, 1900-1925. Artiste inconnu. Don de Mme Walter Molson.

Sding K’awXangs. Haïda: histoires surnaturelles

Musée McCord, Montréal, du 25 avril au 27 octobre