Le patrimoine à l’honneur pour les Prix d’excellence de l’Ordre des architectes du Québec

Le «nouveau» Manège militaire de Québec, qui avait été ravagé par les flammes en 2008.
Photo: Stéphane Groleau Le «nouveau» Manège militaire de Québec, qui avait été ravagé par les flammes en 2008.

Un aréna traditionnel, une école envahie par la moisissure, un bâtiment détruit par les flammes — le Manège militaire Voltigeurs de Québec. Les raisons sont multiples pour bâtir sur le passé ou sur les cendres d’un édifice. Et ça donne des architectures exemplaires.

Des cas de reconstruction, de restauration ou de conversion figurent parmi les bâtiments inaugurés en 2018 et dignes d’un Prix d’excellence que l’Ordre des architectes du Québec (OAQ) distribuera vendredi. Le patrimoine bâti, même en ruines, c’est délicat de s’y attaquer. Mais stimulant.

« Le défi technique était grand et attirant. Il ne restait pas grand-chose, à part une aile. Pour la salle d’armes, il fallait repartir à zéro. Un défi de grande envergure », commente Stephan Langevin, de la firme STGM, qui a reconstruit le manège militaire en consortium avec les bureaux A49 et DFS.

En travaillant sur le projet de réhabilitation de l’école Baril, Clément Bastien, du bureau BBBL, a constaté à quel point le patrimoine est une question délicate. La détérioration du bâtiment centenaire imposait sa destruction, ce qui a soulevé l’indignation.

« Les gens s’y opposaient, dit-il, lui qui a attendu un an avant d’obtenir le permis de démolition. Il a fallu un programme convaincant de reconstruction. C’est quand on a proposé de conserver le portail d’origine que même les opposants se sont ralliés. »

Autant dans le cas du manège que de l’école du quartier Hochelaga, deux bâtiments des années 1910, reconstruire fidèlement à l’original ne signifiait pas ne pas être de son époque.

« On ne veut pas faire semblant que c’est du faux vieux. On travaille de manière contemporaine, mais en étant inspirés par le passé », pointe Stéphan Langevin, qui a eu accès aux archives d’Eugène-Étienne Taché.

« On n’a pas essayé d’interpréter le patrimoine, on s’en est inspirés, autant dans son implantation que sa hauteur, son rôle communautaire », estime pour sa part Clément Bastien. Sa grande satisfaction est d’avoir livré une école du XXIe siècle — « en relation avec l’environnement extérieur, plus éclairée et avec plus d’espaces de socialisation » — en donnant l’impression qu’elle a toujours été là.

« Elle ne ressemble pas au patrimoine, mais elle s’inscrit sans déranger. Alors que l’architecture contemporaine peut être dérangeante », croit celui pour qui le portail d’origine, qui conserve son rôle d’entrée protocolaire, atténue la nouveauté.

Du sport à la culture

Faire du neuf avec du vieux, la firme FABG s’y connaît. Le projet Quai 5160, dans Verdun, né sur les fondements d’un aréna des années 1960, en est un exemple. Il a fallu, par contre, le démolir pour reconstruire ce qui est devenu une école de cirque et une maison de la culture.

« Il était plus intéressant de se débarrasser de l’aréna, sans valeur architecturale, estime Éric Gauthier. C’était un bloc fermé, entouré d’asphalte. On n’a gardé que la charpente en béton et on a ouvert le bâtiment sur la nature qui l’entoure. »

Photo: Steve Montpetit Le projet Quai 5160, dans Verdun, a été construit sur les fondements d’un aréna des années 1960.

Comme le patrimoine n’était pas digne de mention, l’architecte n’a pas eu à se battre. Ce qui n’est pas toujours le cas. La mise en valeur du patrimoine a changé et démolir, même des « canards boiteux », est difficile, selon Éric Gauthier. Ce qui existe est mieux que ce qu’on pourrait faire : changer dérange. On craint que la « nouveauté soit pire ». Il a constaté que le « maquillage » est trop souvent favorisé. Si, à Verdun, la reconstruction et la conversion de l’aréna a pris le dessus sur le maquillage, c’est qu’il est issu d’un concours d’architecture, le dernier « espace de liberté », selon l’associé de FABG.

Politique attendue

L’actualité ne cesse de révéler des cas de bâtiments patrimoniaux menacés de destruction. Mal entretenus, oubliés et parfois peu reconnus, ils révèlent une gestion plus improvisée que planifiée. L’OAQ souhaite que le Québec se dote d’une politique architecturale (voir l’encadré) pour permettre, selon sa présidente, Nathalie Dion, de soutenir la créativité et de contribuer à un environnement sain. « Ça va au-delà de l’architecture, affirme-t-elle. [Ça parle] de ce qu’on veut conserver de notre histoire. La décision n’appartient pas qu’aux architectes. »

« Il est important que le gouvernement définisse sa vision. L’architecture de qualité influence de manière positive les usagers », insiste Nathalie Dion, qui espère que les discussions avec le nouveau gouvernement aboutiront dans du concret. Tout n’est pas sombre, estiment cependant des architectes finalistes au gala. Même sans concours publics, le patrimoine fait l’objet de restaurations valables.

SHED architecture a eu une grande liberté pour réaménager l’intérieur d’un appartement d’Habitat 67. Dans un mélange de conservation et de mise à jour, la firme a reproduit le système de ventilation caché sous le plancher et éliminé bon nombre de parois.

« On a réfléchi à ce qui était important et à ce qui ne l’était pas. On ne fait pas un pastiche, on va plus loin. Mais notre intervention est respectueuse de l’esthétique de [Moshe] Safdie », assure Sébastien Parent, de SHED.

La firme Beïque Legault Thuot architectes s’est penchée sur deux maisons du Vieux-Montréal. L’hôtel William Gray, du nom d’un des premiers propriétaires, est né de la fusion entre sa maison, classée, et la maison Cherrier, en ruines.

« Le site est complexe par la disparité de sa morphologie, par la présence de parties modernes à conserver. Le projet témoigne de l’évolution de la ville, de plusieurs époques de construction. C’était le défi : unifier différentes composantes », avance Olivier Legault, un des architectes.

Si les prix d’excellence en architecture seront remis vendredi 5 avril à la Société des arts technologiques, les bâtiments, eux, demeurent sur pied toute l’année.

Stratégie nationale

Le Québec sera doté d’une Stratégie québécoise de l’architecture, qui fera acte de politique nationale. C’est ce qu’annoncera vendredi le gouvernement caquiste par la voix des ministres Nathalie Roy (Culture) et Andrée Laforest (Habitation). On veut inscrire l’architecture comme un élément de l’identité québécoise. La future politique sera élaborée en collaboration avec l’Ordre des architectes, qui la réclame depuis longtemps, et s’appuiera sur un comité d’une trentaine d’experts tels que Phyllis Lambert, Dinu Bumbaru et Sophie Gironnay.