L’heure de vérité pour la réforme européenne du droit d’auteur

«Jusqu’à présent, ce sont les géants américains du Web qui captent l’essentiel des profits. L’enjeu est majeur pour la presse, les artistes, la démocratie et la culture», écrivaient vendredi dans une tribune 267 directeurs de médias européens.
Photo: Jenny Kane Associated Press «Jusqu’à présent, ce sont les géants américains du Web qui captent l’essentiel des profits. L’enjeu est majeur pour la presse, les artistes, la démocratie et la culture», écrivaient vendredi dans une tribune 267 directeurs de médias européens.

Les eurodéputés s’apprêtent à voter, mardi, sur la réforme européenne du droit d’auteur, ce texte très attendu par la presse et les artistes, mais honni par les géants du Web et les défenseurs de la liberté sur Internet.

C’est la dernière chance pour cette directive controversée d’être adoptée en plénière à Strasbourg avant les élections européennes, qui se tiendront du 23 au 26 mai.

Partisans et opposants de la réforme, objet d’un lobbying intense depuis des mois, se sont fortement mobilisés ces derniers jours.

Le nouveau texte entend adapter à l’ère du numérique la législation européenne du droit d’auteur, datant de 2001 — une époque où YouTube, détenu par Google, n’existait pas.

La réforme est soutenue par les médias et les artistes, qui veulent obtenir une rémunération plus juste de la part des plateformes qui utilisent leurs contenus.

« Jusqu’à présent, ce sont les géants américains du Web qui captent l’essentiel des profits. L’enjeu est majeur pour la presse, les artistes, la démocratie et la culture », écrivaient vendredi dans une tribune 267 directeurs de médias européens, dont ceux de l’AFP et de l’agence allemande DPA, le directeur de la rédaction du quotidien Les Échos, ou encore des journalistes comme Florence Aubenas, grande reporter au Monde.

Mais la réforme est combattue avec force par Google et Facebook, qui profitent des retombées publicitaires générées par les oeuvres qu’ils hébergent, ainsi que par les partisans d’un Internet libre, qui craignent de voir ce canal de diffusion être restreint.

Manifestations

Samedi, des manifestations ont eu lieu un peu partout dans l’UE, à l’appel de « Save the Internet », un collectif que Google affirme « ne pas financer » et qui est mobilisé depuis des mois pour la défense de « l’échange libre d’opinions sur Internet ».

En Allemagne, coeur du mouvement de contestation, dont l’égérie est une eurodéputée allemande de 32 ans, Julia Reda, seule représentante du Parti pirate au Parlement européen, des dizaines de milliers de personnes ont défilé dans toutes les villes du pays.

Jeudi, les versions de l’encyclopédie coopérative en ligne Wikipédia, en allemand, en tchèque, en slovaque et en danois ont été inaccessibles pendant 24 heures, également en signe de protestation.

Dans le collimateur des opposants à la réforme, deux articles. Le « 13 », qui a pour objectif de renforcer la position de négociation des créateurs et des ayants droit (compositeurs, artistes…) face aux plateformes comme YouTube ou Tumblr, qui utilisent leurs contenus.

Il tiendrait désormais les plateformes juridiquement responsables des contenus, qui peuvent être montrés en respectant le droit d’auteur.

Pour trier les contenus, le plus simple est d’utiliser des filtres de téléchargement automatique, des algorithmes, mais ceux-ci sont accusés par les partisans de la liberté sur Internet d’ouvrir la porte à une forme de censure.

Ils affirment notamment que ces « robots » ne seraient pas capables de reconnaître par exemple la parodie et la caricature et bloqueraient sans raisons toute une série de contenus tels que les mèmes (éléments culturels reconnaissables répliqués dans un but humoristique).

Autre article, particulièrement contesté, le « 11 », qui préconise la création d’un « droit voisin » du droit d’auteur pour les éditeurs de presse. Il doit permettre aux médias, comme l’AFP, de se faire mieux rémunérer lors de la réutilisation en ligne de leur production par des agrégateurs d’informations, comme Google News, ou des réseaux sociaux, comme Facebook.

Présentée par la Commission européenne en septembre 2016, cette réforme a connu d’intenses rebondissements. Le Parlement européen l’a rejetée une première fois en juillet 2018, puis l’a acceptée, avec des amendements, en septembre 2018.

Le texte a ensuite été retravaillé par les représentants des 28 États membres de l’Union et du Parlement européen, qui sont finalement parvenus à un compromis en février 2019. C’est ce texte qui est soumis aux voix mardi.

Le suspense reste élevé. L’eurodéputé chrétien-démocrate allemand Axel Voss, rapporteur de la directive et fervent défenseur de la réforme, avait déclaré récemment être « optimiste », tout en ajoutant : « mais on ne sait jamais en politique ».