«Swedish Dads»: éloge du papa poule

Fredric Janson, un ingénieur de 34 ans, a décidé de prendre un congé parental avec son fils Ossian. Il partage ce congé de façon équitable avec sa conjointe.
Photo: Johan Bävman Fredric Janson, un ingénieur de 34 ans, a décidé de prendre un congé parental avec son fils Ossian. Il partage ce congé de façon équitable avec sa conjointe.

À la naissance de son premier fils, Johan Bävman était « effrayé ». Comment devenir un « bon père » alors qu’il n’existe aucun modèle de référence ? Face à ce manque de représentation, le photographe suédois a décidé de documenter le quotidien de 45 pères au cours de leur congé de paternité.

« L’idée de Swedish Dads a démarré quand j’étais à la maison avec mon aîné, Viggo, qui a maintenant sept ans, raconte Bävman au téléphone depuis Malmö, en Suède, où il réside. En tant que jeune père, il me manquait des modèles masculins auxquels je pouvais m’identifier », déplore-t-il en entrevue au Devoir juste avant de donner le bain à ses deux garçons.

« Je voulais planter une graine dans l’esprit de chaque père et encourager la société à remettre en question la place qu’occupe la paternité », poursuit le photographe-documentariste, dont le projet a déjà parcouru 65 pays et est présenté à partir du 5 mars au Festival immersif de kultur et d’art scandinave (Fika(s)) à Montréal.

« Au début, je pensais que cela allait être facile de trouver des pères qui restaient à la maison, notamment parce que le système suédois les encourage avec des aides financières », se remémore Bävman. En Suède, les congés parentaux sont les plus généreux au monde. Les pères ont droit à un congé égalitaire avec leur femme, d’une durée maximum de neuf mois — au Québec, ce congé est de cinq semaines avec trente-six autres qu’il est possible de partager entre conjoints.

« Il s’est avéré que ce type de modèle paternel se trouvait davantage dans mon quartier ou dans mon cercle d’amis — je viens de la classe moyenne avec un parcours universitaire — plutôt que dans les terres ou les banlieues », remarque alors le photographe. De fait, seulement 14 % des Suédois optent pour un partage égalitaire du congé parental.

Photo: Johan Bävman Murat Saglamoglu

Trouver sa place de père

Aller s’entraîner avec la poussette, donner le bain, passer l’aspirateur avec bébé sur le dos…

« Les photos de Swedish Dads montrent les pères dans un rapport aux soins que l’on voit rarement. Normalement, le papa joue avec les enfants et puis c’est tout. Là, on est dans la relation du quotidien, du lien affectif et des toutes petites choses de la vie qui forment ce contact entre eux », explique Valérie Harvey, sociologue spécialisée sur les pères québécois et les congés parentaux.

Johan Bävman a accompagné ces jeunes papas, de quelques heures à plusieurs jours, donnant lieu à des situations cocasses.

« Lorsque l’on se promenait avec leur bébé, des femmes étaient étonnées de voir un homme s’occuper seul de leur enfant. Elles nous demandaient : “Mais où est la mère ? Vous arrivez à vous débrouiller tout seul ?” », illustre le documentariste, amusé.

« Historiquement, c’était le rôle des femmes de prendre soin des enfants, renchérit Valérie Harvey. Aujourd’hui, aussi bien au Québec qu’en Suède, la quasi-parité est atteinte lorsqu’il s’agit de la garde des enfants au quotidien », poursuit la sociologue. Les pères québécois prennent en moyenne sept semaines et demie de congé parental, un cas particulier au Canada, où seulement 12 % des pères l’utilisent.

Un temps nécessaire avec le père

À l’instar des mères au cours de leur grossesse, plusieurs études démontrent que des changements biologiques s’effectuent dans le corps des hommes à partir de cinq semaines de contact avec le bébé. Les pères développent ainsi une sensibilité par rapport aux besoins de leur enfant.

Pourtant, « les papas ne sentent pas toujours qu’il est légitime pour eux de prendre des congés parentaux, se pensant moins doués que leur compagne pour prodiguer les soins à l’enfant, souligne la sociologue Valérie Harvey. Alors que les bénéfices d’un papa présent à la maison sont directs sur l’enfant ».

D’autres recherches scientifiques démontrent en effet qu’un père impliqué permettrait d’augmenter l’estime de soi chez la fille et de diminuer les troubles de comportement à l’école chez le garçon, détaille la spécialiste.

Déconstruire les rôles

Même si la figure paternelle occupe une place grandissante auprès de l’enfant, les parents ne sont pas tous prêts à revoir leur rôle en dehors des traditions.

« Parfois, les hommes peuvent être totalement fermés à l’idée de congés parentaux égaux, mais certaines femmespeuvent aussi se sentir menacées en renonçant en partie au rôle qui leur est généralement attribué », souligne Mme Harvey.

D’autres y voient, comme dans le cas de Bävman et des collaborateurs à son projet, un outil de plus pour instaurer l’équité femme-homme.

« L’inégalité des genres, ce n’est pas seulement les différences de salaire, c’est aussi une question de masculinité, du regard que les hommes portent sur eux-mêmes, plaide Bävman. Les hommes ont peur de prendre soin des enfants en public, car cela risquerait d’atteindre leur masculinité. »

Néanmoins, d’après Valérie Harvey, cette crainte tend à diminuer au Québec, puisque les pères s’identifient de plus en plus volontiers à la figure du « papa poule ». « Le père va désormais dans le “care” sans se sentir menacé. On assiste à une diversification des paternités qui sera bénéfique pour instaurer l’égalité des sexes au sein de la société », conclut la sociologue.


À voir, à écouter et à manger au Fika(s)

Le festival multidisciplinaire souhaite « tisser des liens entre la culture des pays nordiques et celle du Québec », résume sa fondatrice, Christel Durand. La chanteuse québécoise KROY ouvrira les festivités avec des reprises d’artistes scandinaves et quelques-unes de ses compositions le 8 mars. Des musiciens norvégiens et suédois fouleront les planches pour nous faire découvrir leurs sonorités tous les soirs du festival. En écho à l’exposition Swedish Dads, le Fikas poursuivra la discussion autour des modèles québécois et suédois de congés parentaux le 12 mars, en présence de l’artiste. Une autre conférence tiendra place au sujet de la lutte contre la corruption en Suède le 13 mars. Pour les amateurs de do it yourself (DIY), des ateliers de tricot et de broderie, mais aussi de cocktail et de cuisine seront également offerts.

Swedish Dads

de Johan Bävman, du 5 mars au 21 avril dans le cadre du Fika(s), à la salle d’exposition de la Place des Arts. Entrée libre.