Thierry Mugler de fil en aiguille

Photo: David LaChapelle Danie Alexander, «London Sunday Times», mai 1998. Tenue: Thierry Mugler, collection Jeu de Paume, haute couture printemps-été 1998.

Le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) présente l’exposition Thierry Mugler : couturissime consacrée au travail du couturier. À une époque où la femme se libère d’un code vestimentaire trop genré, où les looks androgynes ont la cote, le créateur Thierry Mugler va à contre-courant et remet au goût du jour le tailleur total look, le corset et une esthétique très féminine. Nous sommes dans les années 1970. Loin des tenues asservissantes enfermant la femme dans un rôle de société défini, la femme de Mugler se veut forte, puissante, indépendante, sensuelle et assumée.

Dans une interview au New York Times en 1994, l’historienne et critique d’art féministe Linda Nochlin parlait des femmes représentées par Thierry Mugler comme de « femmes qui s’approprient leur sexualité, d’une manière qui n’est pas exagérée mais grandiose. Je trouve ça extrêmement intéressant sur le plan politique parce que ça ébranle complètement nos concepts de féminité. C’est tellement extrême que ces femmes ne soient pas des objets sexuels, qu’elles soient des sujets sexuels. »

« Il a anticipé le power dressing », dit Nathalie Bondil, directrice générale et conservatrice en chef du musée, qui consacre au couturier une exposition du 2 mars au 8 septembre. Au total, 150 de ses oeuvres, jamais exposées auparavant, seront présentées afin de saluer son travail entre 1973 et 2014. De la haute couture, oui, mais aussi des accessoires, costumes de scène, clips et vidéos, documents d’archives, croquis issus de la prolifique carrière de cet artiste couturier, metteur en scène, photographe et parfumeur — son célèbre parfum Angel lancé en 1992 est à l’origine d’une nouvelle famille de parfums, « les gourmands ».

Si Thierry Mugler se consacre davantage aujourd’hui au milieu du spectacle, cette exposition est loin d’être un bilan. « Les couturiers n’aiment pas que leurs rétrospectives ressemblent à des cimetières », ironise Mme Bondil.

C’est pour cela que l’exposition prend une « dimension opératique ». Elle se décline en six actes « scénarisés pour surprendre les gens », explique Thierry-Maxime Loriot, commissaire de l’expo. Par exemple, « on commence avec Macbeth, car les gens n’associent pas forcément Mugler à Shakespeare ». Un hologramme réalisé et mis en scène par le Québécois Michel Lemieux viendra apporter une touche théâtrale à cet acte, en hommage aux plus de 70 costumes réalisés par Mugler pour la pièce La tragédie de Macbeth, créée en 1985 et produite par la Comédie-Française.

La faune et les insectes

 
Photo: Dominique Issermann Thierry Mugler, New York, 1995; «Stern» (Allemagne), 1995. L’expo présente 150 œuvres sur son travail entre 1973 et 2014.

Le studio Rodeo FX sera également de la partie. Il signe les effets spéciaux de l’acte « Métamorphoses » consacré à la faune et aux insectes, grande source d’inspiration du créateur.

Cette scénographie faisant appel aux nouvelles technologies rend hommage aux spectacles-défilés typiques de Mugler, premier couturier à avoir sorti les défilés des salons féminins privés. Pour le créateur québécois Jean-Claude Poitras, auteur de Quand la vie défile. L’histoire de la mode au Québec des années 1950 à aujourd’hui, Thierry Mugler a participé au vedettariat des créateurs, menant « la mode à l’ère des paparazzis ».

Venant du milieu de la danse, « il a théâtralisé le défilé, il a utilisé la mode pour créer ses propres spectacles », indique Mme Bondil.

Un musée à la mode

Après l’exposition sur Jean Paul Gaultier en 2016, le MBAM conçoit et ouvre une nouvelle fois ses portes à une rétrospective consacrée à la mode. Une façon de démocratiser la haute couture pour Nathalie Bondil, qui conçoit les couturiers comme des « artistes contemporains ». « Il est plus facile de voir un tableau de Van Gogh qu’une oeuvre de haute couture, explique-t-elle. Ces créations exclusives sont présentées lors de défilés où personne n’est invité, c’est un trésor caché. Un musée est un lieu où on voit des objets inaccessibles, donc c’est leur place », conclut-elle.

Il est plus facile de voir un tableau de Van Gogh qu’une oeuvre de haute couture. Ces créations exclusives sont présentées lors de défilés où personne n’est invité, c’est un trésor caché. Un musée est un lieu où on voit des objets inaccessibles, donc c’est leur place.

Pour M. Poitras, la démocratisation est à double sens. Exposer de la haute couture permet de « poser un regard autre que superficiel sur la mode », indique-t-il. Mais cela permet également aux musées de « réinventer leur image ». « La mode, c’est de la fantaisie, du cinéma, c’est un véhicule extraordinaire pour faire rêver les gens », et démocratiser ainsi la notion même d’art. Rappelons que l’exposition Jean Paul Gaultier et sa tournée mondiale ont attiré plus de deux millions de visiteurs.

Montréal Couture

Une exposition consacrée aux créateurs québécois sera présentée en parallèle à la rétrospective sur le travail de Thierry Mugler. Baptisée Montréal Couture, elle mettra en avant le travail de Marie Saint Pierre, Philippe Dubuc, Denis Gagnon, Helmer Joseph, mais aussi de créateurs de la relève comme Ying Gao, Marie-Ève Lecavalier et le duo Fecal Matter.
 
 

Une version précédente de cet article, qui indiquait que l'exposition Thierry Mugler : couturissime se déclinait en 10 actes, a été corrigée.