De la culture… si le conseil municipal le veut bien

La politique culturelle a agi en incitatif aux gouvernements régionaux pour réaliser un grand nombre de projets culturels, notamment la construction de bibliothèques, rappelle le titulaire de la Chaire de gestion des arts de HEC, François Colbert.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La politique culturelle a agi en incitatif aux gouvernements régionaux pour réaliser un grand nombre de projets culturels, notamment la construction de bibliothèques, rappelle le titulaire de la Chaire de gestion des arts de HEC, François Colbert.

La décision récente de la Ville de Mont-Tremblant de ne pas renouveler son entente de développement culturel avec Québec vient illustrer une limite de la politique culturelle du gouvernement, estiment des observateurs. Le ministère reconnaît pour sa part ne pas pouvoir « forcer la main » des conseils municipaux qui ne veulent pas des fonds disponibles.

Un conseil municipal peut-il « priver ses citoyens de culture » ? C’est la question posée par l’ex-directeur du Service de la culture et des loisirs de Mont-Tremblant, Gabriel Lemelin. Dans une lettre ouverte envoyée la semaine dernière, ce dernier affirme que « rien n’empêche en ce moment [les municipalités] de renier leurs responsabilités en termes de développement culturel ».

À l’origine de sa sortie : le refus de Mont-Tremblant de profiter du financement offert par Québec pour stimuler le développement culturel en région.

« Lors du dernier renouvellement (2017-2020) des ententes de développement culturel, le Ministère a proposé à l’ensemble de ses partenaires de la région des Laurentides de renouveler leur entente, a indiqué le ministère de la Culture au Devoir. Cependant, la Ville de Mont-Tremblant a choisi de ne pas renouveler son entente. » Ce type d’entente prévoit une contribution financière en parts égales entre le gouvernement et la municipalité.

Si une région décide de ne pas se prévaloir des fonds, on n’arrive à rien. Il faut simplement espérer qu’un changement de gouvernement municipal relancera les projets.

La porte-parole du ministère, Annie LeGruiec, ajoute que Québec « encourage évidemment les partenaires [municipaux] à poursuivre leur partenariat, mais peut difficilement leur forcer la main. Le succès de ces ententes repose sur l’adhésion des partenaires, non sur une approche coercitive ».

Lors du précédent renouvellement de l’entente de développement culturel entre Québec et Mont-Tremblant — en avril 2015 —, le maire Luc Brisebois avait souligné que « les projets réalisés lors de la première entente ont eu un impact réel et durable dans la communauté ».

Pourquoi donc renoncer à des fonds que le gouvernement était prêt à octroyer ? Le maire Brisebois a refusé de répondre aux questions du Devoir. Mais dans une déclaration écrite, il soutient que le départ de M. Lemelin de ses fonctions (en février 2017) aurait causé un vide au service culturel. « Vous connaissez le problème de pénurie de main-d’oeuvre […] la nouvelle directrice a pu être embauchée [seulement] en janvier 2018. »

Plus largement, M. Brisebois dit que « le conseil municipal est à revoir son plan stratégique [qui comprendra] le développement d’une politique culturelle collée sur la réalité de Mont-Tremblant. […] En temps et lieu, il est clair que la Ville de Mont-Tremblant va continuer sa démarche avec le ministère pour d’autres ententes et partenariats ».

Premier plan

Comme la première politique culturelle du Québec (établie en 1992), la dernière mouture (juin 2018) fait des municipalités et des MRC (municipalités régionales de comté) « des partenaires de premier plan dans l’action gouvernementale en matière de culture ».

Dans les faits, l’essentiel des investissements culturels du gouvernement en région passe par le filtre de ces gouvernements de proximité — et par leur volonté à soutenir des projets culturels.

Par des « ententes de développement culturel », Québec finance donc la moitié de la valeur des projets soumis par les municipalités. Celles-ci doivent avoir leur propre politique culturelle pour être admissibles au programme. Le modèle permet ainsi d’arrimer le financement de l’État aux besoins exprimés pas les communautés elles-mêmes.

« En 2018, plus de 180 municipalités et MRC s’étaient dotées d’une politique culturelle pour orienter leurs actions, indique Annie LeGruiec. La diversité de leur contexte d’intervention (étendue du territoire, densité de la population, niveau de richesse, proximité ou éloignement des grands centres, etc.) amène chacune d’elles à moduler ses actions en conséquence. »

Risque

« Il y a certainement des améliorations à apporter, mais c’est un modèle qui fonctionne bien », soutient David Pépin, chargé de projets à Les arts et la ville, un réseau qui accompagne les municipalités dans l’élaboration de leur politique culturelle. « Ça permet de décentraliser le financement de la culture, de donner une responsabilité aux acteurs locaux. »

Titulaire de la Chaire de gestion des arts de HEC, François Colbert abonde dans son sens. « L’idée première était justement d’offrir un incitatif aux gouvernements régionaux pour qu’ils s’impliquent. Ça permettait un effet de levier qui augmenterait les investissements publics. Et ça a fonctionné. Beaucoup de choses ont été réalisées grâce à cette partie de la politique », dit-il en évoquant notamment la construction de bibliothèques.

M. Colbert reconnaît toutefois qu’il y a un risque à laisser autant de marge de manoeuvre aux municipalités. « Si une région décide de ne pas se prévaloir des fonds, on n’arrive à rien. Il faut simplement espérer qu’un changement de gouvernement municipal relancera les projets. » « Quand il y a un changement de conseil, la vision peut changer et la culture peut prendre le bord… ou devenir une priorité », illustre David Pépin.

Mais François Colbert voit mal comment contourner ce problème. « On ne peut pas forcer un âne à boire », dit-il en citant le proverbe.

Gabriel Lemelin juge lui aussi qu’il est « normal que l’impulsion vienne des municipalités ». Mais il croit que le ministère devrait avoir des « mesures d’encadrement » pour éviter des situations comme celle de Mont-Tremblant, quitte à « forcer la main » des récalcitrants.

En attendant, la décision du conseil municipal de cette ville des Laurentides ne prive pas totalement les citoyens de culture : le ministère a conclu une entente de développement culturel avec la MRC locale, et « certains projets de l’entente seront réalisés à Mont-Tremblant », indique Annie LeGruiec. Le ministère finance aussi l’achat de livres pour la bibliothèque publique, de même qu’il soutient certains organismes.

N’empêche qu’aux yeux de Gabriel Lemelin, il aurait pu y avoir « beaucoup plus que ça » dans cette ville qui a choisi comme slogan… « Notre culture, c’est la nature ». « Ça ne s’invente pas », dit-il.