La mode perd un génie

Le couturier allemand Karl Lagerfeld
Photo: Patrick Kovarik Agence France-Presse Le couturier allemand Karl Lagerfeld

La mode est en deuil : Karl Lagerfeld, vedette planétaire de la haute couture qui a relancé la maison Chanel, créateur flamboyant au look unique et aux défilés spectaculaires, est mort mardi à 85 ans.

Chanel, dont il était le directeur artistique depuis 36 ans, a confirmé à l’AFP sa disparition à l’Hôpital américain de Neuilly, où il avait été admis en urgence lundi soir.

Devant le 31 bis, rue Cambon à Paris, où Mademoiselle Chanel avait ouvert sa boutique dans les années 1920, les admirateurs, souvent très jeunes, roses blanches à la main, viennent rendre hommage à son déjà légendaire héritier Karl Lagerfeld. « C’était une légende, un mastodonte, il a sauvé Chanel, il a réinventé la marque », s’enflamme Mathieu Cipriani-Rivière, 20 ans, ancien étudiant en stylisme.

C’est Virginie Viard, directrice du studio de création mode de Chanel et la plus proche collaboratrice de Karl Lagerfeld depuis plus de 30 ans, qu’il appelait son « bras droit et bras gauche à la fois », qui va lui succéder à la création des collections.

Bernard Arnault, p.-d.g. du géant du luxe LVMH, s’est dit « infiniment attristé » et a rendu hommage à son « ami très cher » et à son « génie créatif ».

 
Photo: Francois Mori Associated Press Karl Lagerfeld est applaudi à la fin d’un défilé de mode à Paris le 3 juillet 2012.

« La mode et la culture perdent un grand inspirateur. Il a contribué à faire de Paris la capitale mondiale de la mode et de Fendi l’une des maisons italiennes les plus innovantes », a encore souligné le dirigeant du groupe qui compte la griffe italienne dans son portefeuille.

Alain Wertheimer, copropriétaire de Chanel, a rendu hommage au « génie artistique de Karl Lagerfeld, [à] sa générosité et [à] son intuition exceptionnelle », à qui il avait « donné carte blanche au début des années 1980 pour réinventer la marque ».

Lagerfeld avait vu sa santé considérablement décliner ces dernières semaines, au point de ne pas se présenter pour saluer le public à la fin du défilé de la collection printemps-été 2019. Chose qu’il n’avait jamais manqué de faire depuis ses débuts chez Chanel en janvier 1983.

Reconnaissable entre tous

Cheveux blancs tenus par un catogan, lunettes noires, hauts cols de chemise amidonnés, doigts couverts de bagues et débit de mitraillette : le couturier allemand à l’allure de marquis rock’n’roll était reconnaissable entre tous.

Il était à la tête de trois marques (Chanel, Fendi et sa griffe), mais son nom reste étroitement associé à la maison de la rue Cambon, dont il n’a cessé de bousculer les codes en réinventant les classiques tailleurs de tweed et les sacs matelassés. Gabrielle Chanel « aurait détesté », affirmait le « Kaiser », connu pour ses « karlismes », ces formules provocatrices mêlant le narcissisme et l’autodérision.

Homme de son temps, il signait des défilés aux mises en scène spectaculaires, reconstituant sous la verrière du Grand Palais tantôt une plage plus vraie que nature, tantôt les quais de la Seine avec les boîtes de bouquinistes ou une forêt enchantée qui faisaient un tabac sur les réseaux sociaux.

Un homme et ses mystères

Né à Hambourg, Karl Lagerfeld aimait entretenir le mystère sur sa date de naissance. Pour plusieurs titres de la presse allemande, s’appuyant sur des documents officiels, il avait vu le jour le 10 septembre 1933. Il affirmait quant à lui être né en 1935, indiquant que sa « mère avait changé la date », dans une interview à Paris-Match en 2013.

Après une enfance aisée dans la campagne de l’Allemagne nazie, il déménage avec sa mère à Paris dans les années 1950. Sa carrière est lancée après son premier prix au concours du « Secrétariat international de la laine », ex aequo avec Yves Saint Laurent, en 1954.

Au début des années 1960, il travaille en styliste indépendant, collaborant avec plusieurs maisons à la fois. « Je suis le premier qui s’est fait un nom avec un nom qui n’était pas le sien. Je dois avoir une mentalité de mercenaire », disait-il.

 
Photo: Werner Baum dpa / AP Le célèbre designer prend la pose à l’occasion du lancement de son parfum KL, le 29 juillet 1982 à Hambourg, en Allemagne.

Il savait mieux que personne capter l’air du temps. Comme en 2004 quand il avait dessiné une collection pour le géant suédois du prêt-à-porter H M, une démarche ensuite imitée par de nombreux créateurs.

Boulimique de travail, enchaînant les collections, Karl Lagerfeld avait aussi la passion de la photographie et signait les campagnes Chanel.

Le Kaiser avait le talent de faire émerger des mannequins vedettes : la Française Inès de la Fressange, qui signe un contrat d’exclusivité avec Chanel en 1983, mais aussi l’Allemande Claudia Schiffer, la Britannique Cara Delevingne ou encore Lily-Rose Depp.

Il les voulait toujours minces malgré les exigences de plus en plus pressantes en faveur de la diversité. « Personne n’a envie de voir des femmes rondes sur les podiums. […] Ce sont les grosses bonnesfemmes assises avec leur paquet de chips devant la télévision qui disent que les mannequins minces sont hideux », lançait-il au magazine allemand Focusen 2009, propos qui avaient suscité des plaintes.

Sur sa propre mort, il avait aussi une idée bien arrêtée. Questionné par le magazine Numéro pour savoir s’il voulait des obsèques à la Madeleine comme Johnny Hallyday : « Quelle horreur ! Il n’y aura pas d’enterrement. Plutôt mourir. » « Je veux juste disparaître comme les animaux de la forêt vierge », avait-il ajouté.