Littérature, cryptomonnaie et chaîne de blocs

Walid Romani a posé les premiers jalons d’une revue francophone de «cryptolittérature».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Walid Romani a posé les premiers jalons d’une revue francophone de «cryptolittérature».

Exaspéré par la précarité des emplois dans le monde littéraire québécois et la fragilité des modèles d’affaires traditionnels, un Montréalais mise sur une nouvelle cryptomonnaie et la technologie de la chaîne de blocs pour lancer H, qui pourrait devenir la « première revue francophone de cryptolittérature au monde ».

Walid Romani se rappelle les nombreuses discussions qu’il a eues au fil des ans avec ses collègues qui oeuvrent dans l’univers de la littérature. Combien de fois a-t-il entendu parler d’auteurs qui ont passé des années à travailler bénévolement pour mettre sur pied leur propre maison d’édition, ou de ceux qui ont de la difficulté à joindre les deux bouts, même s’ils parviennent à vendre leurs écrits ?

« Le modèle actuel [des revues littéraires] est basé sur l’abonnement et les subventions provenant du gouvernement, mais ça laisse toujours un petit groupe qui reçoit une certaine part et les autres qui se retrouvent avec pas grand-chose. Et même pour ceux qui reçoivent la plus grosse part, c’est difficile. C’est là que la cryptomonnaie est devenue pour moi quelque chose d’intéressant », raconte ce diplômé en littérature de l’Université de Montréal et de l’Université Concordia, qui est présentement candidat au doctorat à l’Université du Québec à Montréal.

Il y a deux ans, il s’est mis à tout lire sur les cryptomonnaies. Comme d’autres, il a d’abord découvert le bitcoin, la plus connue des monnaies virtuelles, mais il a par la suite compris qu’il existe plusieurs autres cryptomonnaies dont l’objectif premier n’est pas de réaliser un profit. « Je n’ai jamais été attiré par la spéculation ou les produits financiers, mais j’ai été très attiré par les principes idéologiques de la cryptomonnaie », raconte-t-il.

Financement inusité

Au terme de ses recherches, Walid Romani a arrêté son choix sur la cryptomonnaie Steem et sur la chaîne de blocs du même nom, dont le but est de permettre aux éditeurs de monétiser leur contenu en ligne.

L’objectif du rédacteur en chef et de son équipe est de publier la revue H en ligne, comme n’importe quelle publication numérique, mais de l’intégrer à la chaîne de blocs Steem, qui permet de stocker et de transmettre des informations de manière décentralisée. La raison est simple : sur cette chaîne de blocs différente de celle du bitcoin, la création de contenu et les interactions — comme les votes et les commentaires — sont récompensées en monnaie Steem.

En bref, le mode de financement se résume donc ainsi : la revue fait appel au financement participatif pour constituer un fonds en argent canadien. Cet argent est utilisé pour acheter une certaine quantité de cryptomonnaies Steem sur la chaîne de blocs. Après la publication de chaque édition, les gains réalisés grâce à la production de contenu et aux interactions s’ajoutent au fonds de départ. Cette somme totale, en cryptomonnaie Steem, est ensuite reconvertie en dollars canadiens et distribués aux auteurs. Les collaborateurs reçoivent 75 % de l’enveloppe et les 25 % restants retournent dans le fonds pour financer les numéros suivants.

Une unité Steem vaut actuellement près de 0,40 $, mais comme la plupart des monnaies virtuelles, son cours est volatil. Et comme les principales cryptomonnaies en circulation, son échange n’est pas encadré par les autorités réglementaires québécoises, qui invitent généralement à la prudence.

« Ça reste généralement assez stable comme monnaie, répond M. Romani. Ce qui m’intéressait aussi, c’est d’avoir une monnaie qui ne change pas constamment de prix pour garantir un certain revenu. »

Ouvert à tout

Walid Romani espère récolter 10 000 $ pour financer la première édition de sa revue, qui pourrait être mise en ligne à partir du mois de mai. Il est encore loin du compte, avec seulement 700 $ amassés, mais il demeure persuadé que son objectif est réaliste.

En plus de représenter un potentiel de monétisation, le recours à la chaîne de blocs Steem permettra de protéger les droits d’auteur des collaborateurs, fait-il remarquer.

Par définition, la chaîne de blocs répertorie les informations qui y ont été inscrites au fil du temps et permet en principe de détecter toute modification. « Après 7 jours, les textes seront enregistrés et ne seront plus modifiables », explique-t-il.

On veut des textes qui vont nous faire tomber de notre chaise

M. Romani sait que son projet bouscule les conventions et que le mode de fonctionnement complexe de sa revue pourrait en rebuter certains. Il avance malgré tout en se disant que les cryptomonnaies constituent une occasion à saisir pour le milieu littéraire québécois et que son initiative pourrait en inspirer d’autres.

« Je pense que ça pourrait être intéressant pour d’autres projets, que ce soient des projets comme le nôtre, ou simplement des projets qui vont aller chercher l’interaction du lecteur, parce que c’est ce que beaucoup de publications recherchent. »

Et le contenu de la revue, dans tout ça ? « On veut être surpris, dit-il, ouvert à tout. On veut des textes qui vont nous faire tomber de notre chaise. Parce qu’on veut se distinguer non seulement par notre mode de fonctionnement, mais aussi par la qualité de nos textes, leur contenu, leur forme. On veut que ce soit quelque chose de différent. »