La gentrification menace de chasser les artistes du Mile-Ex

Dominique Pétrin, artiste en arts visuels et porte-parole du mouvement #NosAteliers, dans son atelier situé au coin de Beaubien et Durocher
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Dominique Pétrin, artiste en arts visuels et porte-parole du mouvement #NosAteliers, dans son atelier situé au coin de Beaubien et Durocher

Alors que l’Institut québécois de l’intelligence artificielle ouvre ses portes ces jours-ci à l’angle des rues Saint-Urbain et Saint-Zotique, à Montréal, plusieurs regroupements d’artistes craignent de perdre l’accès à leurs ateliers dans ce secteur. Cette inquiétude a mené à la création du mouvement #NosAteliers, par lequel les artistes entendent faire valoir leurs droits pour assurer la pérennité de leurs espaces.

C’est dans le quartier du Mile-Ex, où est déjà regroupée une grande densité d’entreprises d’intelligence artificielle, que la situation est la plus criante. Cette zone, qui est aussi aux abords de l’ancienne gare de triage d’Outremont et du nouveau campus de l’Université de Montréal, compte au moins quatre regroupements d’ateliers d’artistes qui se sentent menacés par la gentrification.

Les dizaines d’artistes qui travaillent par exemple à l’angle des rues Durocher et Beaubien ont déjà reçu un avis signifiant que leur bail ne serait pas renouvelé. Or, cet édifice est tellement délabré qu’il est improbable que les artistes puissent y rester, dit Gilles Renaud, de l’organisme à but non lucratif Ateliers créatifs Montréal, dont la mission est précisément de protéger les espaces de création artistique


Plusieurs regroupement d’ateliers d’artistes du Mile-Ex (sur la carte) se sentent menacés par la gentrification du quartier.

« Le bâtiment à l’angle des rues Beaubien et Durocher est en très mauvais état, dit-il. Mais le terrain a beaucoup de valeur à cause du développement en cours. »

Spéculation foncière

Dans les cas de spéculation financière, les nouveaux propriétaires paient souvent plusieurs fois la valeur municipale d’un immeuble. Ils ne peuvent alors plus se permettre de garder le prix des loyers assez bas pour permettre aux artistes de demeurer sur place, explique-t-il.

« Dans plusieurs cas, les artistes n’ont même pas de baux enregistrés », explique Gilles Renaud.

Les artistes travaillant dans l’atelier Belleville, à l’angle de Waverly et de Beaubien, sont aussi inquiets d’un prochain changement de main de leur édifice, une ancienne usine de munitions du quartier. C’est le cas aussi de ceux travaillant aux abords des deux tours que Microsoft construit actuellement, à l’angle de l’avenue de l’Esplanade et du boulevard Rosemont, et de ceux oeuvrant dans l’édifice de La Capitale, à l’angle de l’avenue de l’Esplanade et de la rue Saint-Zotique. Plus à l’est, c’est le regroupement d’ateliers du 305 de la rue Bellechasse qui a lancé le mouvement de protestation, lorsque la propriété a changé de main en octobre dernier. Enfin, les ateliers nichés dans l’édifice Cadbury, à l’angle de l’avenue De Lorimier et de la rue Masson, ont vu leur loyer grimper de 500 $ par mois depuis le dernier changement de propriétaires, dit Dominique Pétrin, artiste en arts visuels et porte-parole du mouvement #NosAteliers.

Des leviers municipaux

Le groupe Nos Ateliers a déjà rencontré quelques élus municipaux, notamment des arrondissements du Plateau-Mont-Royal, de Rosemont-La Petite-Patrie et d’Outremont, le 12 décembre dernier pour leur faire part de ses préoccupations.

Pour Christine Gosselin, responsable de la culture, du design et du patrimoine, à la Ville de Montréal, et conseillère dans l’arrondissement de Rosemont, il va de soi que le développement économique doit se faire dans un contexte de mixité sociale. « On ne peut pas être une métropole culturelle sans production culturelle », dit-elle. Or, typiquement, les artistes investissent d’anciens quartiers industriels parce que les espaces leur conviennent et que les prix sont bas. Ils y attirent des restaurants et des cafés et une vie culturelle qui fait monter la valeur des maisons avoisinantes, et doivent finalement quitter leurs ateliers devenus inabordables.

Pour Christine Gosselin, la Ville de Montréal a une politique de protection des ateliers d’artistes, et elle a l’intention d’utiliser tous les outils à sa disposition pour l’appliquer. L’un de ces leviers réside dans les diverses clauses dérogatoires réclamées par les nouveaux propriétaires lorsqu’ils s’établissent, et qui donnent à la Ville le pouvoir de négocier une place pour les artistes. « Dans ces cas, on peut négocier un avantage à la collectivité », poursuit Mme Gosselin. Cela peut prendre la forme d’un ou des étages consacrés aux ateliers d’artistes, par exemple. Dans le cas des Ateliers Belleville, situés dans une ancienne usine de munitions, des arguments de protection du patrimoine pourraient également être invoqués, dit-elle.

Jusqu’en 2017, la Ville de Montréal, conjointement avec le ministère des Affaires municipales du Québec, disposait d’un fonds spécial destiné aux ateliers d’artistes, qui permettait entre autres d’acquérir des espaces de façon pérenne. Mais ce fonds n’a pas été renouvelé, déplore Mme Gosselin. « Il faudrait réengager une discussion avec le gouvernement provincial à ce sujet », dit-elle.

 
 

Une version précédente de ce texte, qui identifiait l'intervenant de l’organisme à but non lucratif Ateliers créatifs comme étant Guy Renaud, a été modifiée.