Le critique Claude Gingras a rendu son dernier souffle

Claude Gingras possédait une collection de 150 000 vinyles et CD. Il est ici photographié dans son appartement du carré Saint-Louis, à Montréal, en 2014.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Claude Gingras possédait une collection de 150 000 vinyles et CD. Il est ici photographié dans son appartement du carré Saint-Louis, à Montréal, en 2014.

Le journaliste et critique de musique classique Claude Gingras, qui a écrit dans les pages du quotidien La Presse pendant plus de 60 ans, n’est plus. Il est décédé à l’âge de 87 ans dimanche, des suites d’un cancer des os dont il souffrait depuis plusieurs années.

Son état s’était grandement détérioré dans les derniers mois. « L’esprit était toujours là, mais la force n’y était plus. La dernière fois qu’on s’est parlé, j’ai senti que c’était la fin en entendant sa voix complètement brisée, lui qui avait une telle force dans sa voix impérieuse », confie son ami et critique de musique classique au Devoir Christophe Huss en se remémorant leur dernière conversation téléphonique, le 27 décembre. « Je n’ai pas eu le temps d’aller le voir une dernière fois. »

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Il n’était jamais à court de mots pour exprimer ce qu’il pensait d’un artiste ou d’une œuvre.

Né à Sherbrooke en 1931, Claude Gingras a amorcé sa carrière en 1952 au quotidien La Tribune avant d’entrer à La Presse l’année suivante. Musique populaire, théâtre, cinéma : le journaliste a couvert divers secteurs dans le milieu culturel avant de se consacrer à la musique classique, devenant une référence en la matière.

« Il a tout documenté pendant près de six décennies, il a été un témoin unique, une mémoire vivante de la musique classique pendant tout ce temps », raconte Christophe Huss.

De Maria Callas à Luciano Pavarotti, en passant par Jacques Brel, Yannick Nézet-Séguin, Charles Dutoit ou encore Kent Nagano, M. Gingras a pu écouter, rencontrer et interviewer les plus grands artistes de la scène musicale au cours de sa carrière.

Il n’était jamais à court de mots pour exprimer ce qu’il pensait d’un artiste ou d’une oeuvre, affichant sans gêne, et avec conviction, ses partis pris. Le journaliste était souvent décrit comme un critique impitoyable, au franc-parler parfois épeurant, admiré par certains et détesté par d’autres.

« Je dirais plutôt que son style était abrasif, note M. Huss. À force, on connaissait tous ses partis pris, mais c’était facile de les décoder et de faire la part des choses. »

Que l’on soit d’accord avec son opinion ou non, on ne pouvait que reconnaître « le caractère précieux de son témoignage et la solidité de sa compétence », estime M. Huss. « C’est ce qui manque de plus en plus dans notre métier, et qui va disparaître un jour. »

Un avis partagé par Caroline Rodgers, qui a signé plusieurs textes dans la section musique de La Presse entre 2009 et 2017. « Claude était le critique de mes critiques. Il avait bien des défauts, mais il était le journaliste le plus rigoureux que j’aie jamais vu. Il n’en laissait pas passer une. Pas une faute d’orthographe, pas une fausse note. Il pouvait se lever, en pleine conférence de presse, pour souligner les fautes dans un communiqué, faisant honte aux relationnistes », a-t-elle écrit sur son blogue personnel dimanche, dans un billet rendant un dernier hommage à Claude Gingras.

Elle y décrit la grande compétence, la rigueur et le dévouement de son ancien collègue, mais aussi la dureté de ses mots, qui lui ont parfois fait verser quelques larmes.

« Il aimait avoir le titre du critique le plus dur, le plus méchant. Il finissait par avoir l’image d’une peau de vache incapable d’apprécier quoi que ce soit. Mais ce n’était tellement pas lui, cette image-là », note Christophe Huss. Loin d’être « un grand méchant loup », Claude Gingras était un homme rieur, « un clown à la Louis de Funès », toujours désireux d’en apprendre plus sur le monde de la musique classique.

« Je me souviens des coups de fil interminables, à partager nos opinions sur telle ou telle interprétation. Et rien ne l’amusait plus que de trouver des choses que je ne connaissais pas. Et d’être surpris quand j’arrivais à le bluffer avec quelque chose que lui ne connaissait pas », se souvient M. Huss.

D’ailleurs, il se rappelle avoir lu deux vieilles critiques de son ancien confrère, dans lesquelles l’homme aux mots durs avait pour une fois laissé tomber sa carapace. « C’était sur Claus Peter Flor, un chef d’orchestre allemand. Il avait carrément écrit qu’il était en train de pleurer devant son ordinateur en écrivant sa critique. Sa sensibilité avouée m’avait marqué », confie M. Huss, la voix vraisemblablement émue.

Vivre pour la musique

Selon Christophe Huss, qui le croisait tous les jours dans une des salles de concert de la métropole ou d’ailleurs, la musique classique, « c’était sa vie. Il allait au concert comme on allait à la messe ». Du moins jusqu’à sa dernière critique, en décembre 2015.

« Cette chronique marque, pour celui qui la signe, le départ définitif à la retraite, écrivait Claude Gingras. Une retraite qu’il souhaite depuis assez longtemps et qui lui permettra, enfin, d’écouter la musique qu’il chérit et les interprètes qu’il estime », avait écrit le journaliste, tirant ainsi sa révérence après près de 63 années passées à La Presse.

Mais en prenant sa retraite, M. Gingras a aussi tiré un trait sur les concerts de musique classique. « Lui qui sortait tous les soirs, il n’avait soudainement plus envie de sortir. C’était très surprenant de sa part, et j’étais toujours très étonné de ne même pas le croiser lors des concerts que je savais qu’il aimait », indique M. Huss.

Dans les dernières années de sa vie, M. Gingras a plutôt pris le temps de redécouvrir le petit écran, et s’était passionné pour la série Downton Abbey.

Il s’est aussi concentré dans la rédaction de livres. Il a notamment publié deux livres aux Éditions La Presse, Notes : 60 ans de vie musicale, en 2014, et Auditions : j’ai rencontré les plus grands en 2017.


Adieu, Claude

« Vous êtes un grand sensible, vous ! » lançait Marie-Nicole Lemieux à l’oreille de Claude Gingras dans le documentaire Claude Gringras critique, diffusé par Radio-Canada en septembre 2017. « Ah, ça, c’est bon… » lui rétorquait, démasqué, le féroce observateur de la scène musicale montréalaise, avant de passer son chemin.

Les écrits de Claude Gingras constitueront la chronique de six décennies d’histoire musicale. Ceux-ci ont souvent caché aux lecteurs cette sensibilité, indispensable pour ressentir, partager et décrire. En privé, Claude, l’homme que j’ai connu au-delà du collègue, se définissait avant tout par son immense générosité.

Une véritable passion pour l’histoire de l’enregistrement nous réunissait. Au-delà, nous aimions partager notre jubilation face à l’esprit et au verbe des films de Sacha Guitry. Quant aux mimiques de son cher Louis de Funès, elles infusaient moult anecdotes dont il ne tarissait jamais, pour me raconter ces temps que je n’avais pas connus. Sa mémoire ne l’a pas lâché alors que les forces l’abandonnaient. « Je ne me suis privé de rien, croyez-moi », avouait-il dans le documentaire précité. Il nous a quittés épuisé, mais pleinement lui-même.
Christophe Huss, journaliste spécialisé en musique classique du «Devoir»