Les osselets, cet instrument pour se trémousser le corps

Benoît Bourque enseigne notamment la pratique musicale des osselets à des élèves de l’école primaire Saint-Jean-Bosco, à Sorel-Tracy.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Benoît Bourque enseigne notamment la pratique musicale des osselets à des élèves de l’école primaire Saint-Jean-Bosco, à Sorel-Tracy.

Exclu des programmes scolaires, parfois perdu, momentanément, à travers les mailles de la transmission générationnelle, le patrimoine vivant a pourtant réussi, en faisant des pieds et des mains, à subsister jusqu’à nous. Pour le temps des Fêtes, Le Devoir a demandé à des gigueurs, à des percussionnistes et à des tisseurs de partager avec nous leur art et leur passion, et de nous faire entrer dans la danse. Dernier texte d’une série de trois.

À l’âge de 15 ans, Benoît Bourque, chanteur, câleur, gigueur et accordéoniste de La Bottine souriante, a apporté un jeu d’osselets à ses parents, qu’un ami de sa troupe de danse folklorique lui avait prêté. Il voulait montrer à son père qu’il avait découvert un nouvel instrument de musique. Son père lui a dit : « Prête-les moi, je sais en jouer », lui racontant que son grand-père aussi en avait joué. Son fils lui a lancé : « Tu ne m’as jamais dit que tu jouais des osselets. » Ce à quoi son père a répondu : « Tu ne me l’as jamais demandé. »

Depuis, Benoît Bourque est devenu une référence dans la pratique des osselets comme instrument musical.

Cet instrument, ce ne sont ni plus ni moins que des os de côtes (ou de jarrets) de boeuf, qu’il fait claquer entre ses doigts pour produire un son qui rappelle celui des castagnettes.

« Le flamenco s’apparente à la gigue et les os, aux castagnettes. Ça n’est pas la même chose, mais ça nous permet de jouer ensemble et de faire les mêmes rythmes », dit Benoît Bourque.

 

 

Dans la classe de troisième année de l’école primaire Saint-Jean-Bosco, à Sorel-Tracy, où Benoît Bourque donne une formation dans le cadre du programme La culture à l’école, les élèves n’ont jamais entendu parler de la pratique musicale des osselets. La plupart n’ont jamais dansé de danse traditionnelle non plus. Pourtant, plusieurs ont déjà entendu jouer de la cuillère.

La pratique de la cuillère a subsisté davantage que celle des osselets, explique Benoît Bourque, parce que les cuillères sont présentes dans toutes les cuisines.

Le jeu des os demeure une pratique un peu marginale, admet-il, mais qui perdure tout de même à travers les âges. « Parfois, je vais dans les écoles et je rencontre un concierge qui a une paire d’os dans sa poche et qui en joue », dit-il.

Une diversité de sons

Ses os, Benoît Bourque va pour sa part les chercher chez le boucher. Leurs tailles variables leur font produire des sons différents. Il triche parfois en allant chercher un os de jarret, dans lequel il y a de la moelle, pour produire un son plus mat.

« J’ai déjà rencontré un joueur qui disait faire des notes de la gamme avec différents os », raconte Benoît Bourque en riant.

Il faut tenir les deux osselets entre l’index, le majeur et l’annulaire. L’un des osselets reste fixe, et le second vient frapper contre lui. Le joueur expérimenté prend une paire d’os dans chaque main.

La pratique des osselets, comme la gigue d’ailleurs, est arrivée au Québec avec l’immigration irlandaise et écossaise.

Mais l’usage des os comme instruments rythmiques remonte loin dans l’histoire, explique-t-on sur le site de la Rythm Bones Society, une association américaine qui rassemble des joueurs d’os de partout dans le monde. On en a excavé de tombes mésopotamiennes datant de 3000 ans avant Jésus-Christ. En Europe, leur usage a perduré principalement en Irlande, en Angleterre et en Écosse. Et ce sont des colons en provenance de ces pays qui leur ont fait traverser l’océan vers l’Amérique. Aux États-Unis, ils ont entre autres été associés à la musique afro-américaine.

La pratique des osselets est plus difficile qu’il n’y paraît. Dans chaque main, il faut faire rebondir les os l’un sur l’autre rapidement pour obtenir l’effet de roulement escompté.

Après quelques minutes à peine, dans la classe de Saint-Jean-Bosco, la magie de la musique traditionnelle, son énergie joyeuse, contagieuse, fait son oeuvre. Les jeunes veulent participer et tentent de faire claquer les instruments dans leurs mains.

« Dans les classes, j’apporte des copies d’os en bois, parce que certains élèves ne voulaient pas toucher à de vrais os », dit-il.

Plus tard durant le cours, Benoît Bourque fera danser, sauter et se contorsionner les élèves avec des balais, selon une pratique importée des Métis de la région du Lac-Saint-Jean.

Selon lui, la pratique de la musique traditionnelle connaît un regain de popularité chez les jeunes, qui la snobaient pourtant il y a quelques décennies. « Mes parents font partie de la génération qui avait cessé de faire de la musique et de la danse traditionnelles. »

Lui-même dit avoir commencé à faire de la danse traditionnelle à 13 ans « pour rencontrer des filles », puisqu’il y avait 6 garçons pour 16 filles dans la troupe.

Aujourd’hui, les enfants de Benoît Bourque savent tous jouer des osselets. Son fils, Antoine Pigeon-Bourque, forme avec son père le duo Les Bourque émissaires.

« Et aux Fêtes, lorsqu’on reçoit chez nous, le grand moment de la soirée, c’est quand on danse des danses traditionnelles. Je suis obligé de rajouter des poutres au sous-sol pour ne pas que le plancher s’effondre », dit-il.