L’année à travers le prisme de la culture

Une manifestation contre la pièce «SLAV», le 27 juillet
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Une manifestation contre la pièce «SLAV», le 27 juillet

Quelle fut la marque de 2018 du point de vue culturel ? La discussion et le débat. S’ils n’ont pas toujours été gracieux — tombant même souvent lourdement dans la démagogie… —, les débats issus d’oeuvres de création et des manières de les faire ont largement débordé la sphère artistique. La culture a éclaboussé les manchettes, les grands titres et les conversations ; plusieurs se sont surpris à se crêper méchamment le chignon sur des sujets qui, il y a quelques mois encore, semblaient très éloignés de l’actualité. Il y avait longtemps que la culture n’avait pas autant été enjeu de société. Rétro regard sur ce qui a fait jaser.

L’appropriation culturelle : jusqu’à quel point peut-on emprunter à une culture si on en est colonisateur ? Si notre métier est d’emprunter la peau de l’autre, peut-on le faire sans emprunter aussi son point de vue et sa sensibilité ? Les réactions au spectacle musical SLĀV, basé sur des chants d’esclaves afro-américains et signé par Betty Bonifassi et Robert Lepage, et surtout l’annulation des dernières représentations, ont ouvert la porte à des réflexions multiples. Outre de l’appropriation culturelle, on a parlé là aussi de la représentativité, des difficultés des artistes racisés au Québec, de racisme systémique. Le rapport de Diversité artistique Montréal (DAM), intitulé Rapport de la consultation sur le racisme systémique dans le milieu des arts, de la culture et des médias à Montréal, dévoilé il y a quelques semaines, aura permis de nommer certaines de ses formes. Se poursuivant autour du Kanata signé Lepage pour le célèbre Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, ces débats se sont beaucoup polarisés. Comme si une juste représentativité tenait obligatoirement de la censure, comme si la liberté de création excluait l’éthique de la démarche ou de la représentation. On n’a pas, ou très peu, envisagé la critique formelle, qui pense que l’éthique est intégrale à la forme d’une oeuvre, qu’il peut exister également une « violence formelle », qui elle aussi a un fond.

La parité hommes-femmes : les ondes de la vague #MoiAussi de 2017 ont continué de ruisseler, cette fois en constat des disparités qui existent dans les arts entre les hommes et les femmes. L’Office national du film et la SODEC ont atteint au début de 2018 leurs objectifs paritaires ; Téléfilm, presque, sauf pour les « gros films ». En musique, le manque de parité a été mis en lumière particulièrement dans les galas, de l’ADISQ aux Grammy Awards. En humour et en théâtre, la discussion sur la parité se poursuit ; on a tout de même remarqué dans les programmations théâtrales une meilleure part laissée aux textes et aux mises en scène de femmes.

Les quotas : la représentativité et la parité ont ramené régulièrement l’idée de quotas imposés comme piste de solutions. La discussion s’est enflammée autour des programmations des festivals de musique, suivant la sortie de Louis-Jean Cormier, qui s’est d’abord dit contre : « Je veux qu’on fasse passer l’art avant le sexe. J’ai de la misère à défaire mon focus de l’art et du talent. Si on fait tout 50-50, j’ai peur que ça donne des programmations grises. » L’artiste est revenu très vite sur ses propos.

L’accès à la culture à l’école : la directive de l’ex-ministre libéral de l’Éducation Sébastien Proulx sur la gratuité scolaire a eu un impact collatéral sur les sorties scolaires, menaçant une saison complète de spectacles jeunesse. Et ce, juste avant les élections…

La politique : parler de culture en campagne électorale ? Il y avait longtemps que cela ne s’était pas produit. Or, le Parti québécois et Québec solidaire proposaient parmi leurs promesses des plans culturels somme toute étoffés. Le Parti libéral avait lancé juste avant les élections le Plan d’action de sa nouvelle politique culturelle. Et même la Coalition avenir Québec s’est prononcée, particulièrement sur les bibliothèques et les sorties scolaires.


Photo: Musée de la civilisation, collection de La Fabrique de La Paroisse de Notre-Dame-de-Québec «Saint Jérôme», 1779, huile sur toile de Jacques-Louis David (Paris 1748 – Bruxelles 1825).


La protection du patrimoine : que ce soit à travers le risque que le pays perde des tableaux comme un Saint Jérôme (1779) de Jacques-Louis David ou une Tour Eiffel (1929) de Marc Chagall ; par la bataille juridique autour de la définition de l’importance nationale dans la dénomination des biens culturels ; par la pathétique démolition de l’historique maison Boileau à Chambly et par le non-entretien de nombreux autres bâtiments historiques, on a cru vivre un jour de la marmotte. Car le peu de protection réelle possible ici pour le patrimoine artistique et bâti du pays sera venu, revenu, et revenu dans l’actualité.

Les changements aux conseils des arts : les métamorphoses au Conseil des arts du Canada se sont incarnées cette année, et on attend encore d’en comprendre tous les impacts, bons et discutables. Si les changements au Conseil des arts et des lettres du Québec et au Conseil des arts de Montréal ont été plus fins, on sent chez tous les subventionneurs un désir de devenir plus légers, plus mobiles, davantage en réaction à ce qui se passe sur le terrain artistique — SODEC y comprise. Ce désir est-il compatible avec la définition même d’une structure de soutien, d’une institution ? Des pistes de réponses devraient apparaître en 2019…