Le problème avec Kanata...

Si Ariane Mnouchkine et Robert Lepage maîtrisent leur art dans Kanata, cela ne les empêche pas de passer à côté d’une question cruciale : celle de la voix des Autochtones qui, pendant des siècles, n’en ont pas eu pour dire ce qu’ils étaient, pensaient, voulaient, dit Jean-Philippe Uzel.
Photo: Michèle Laurent Si Ariane Mnouchkine et Robert Lepage maîtrisent leur art dans Kanata, cela ne les empêche pas de passer à côté d’une question cruciale : celle de la voix des Autochtones qui, pendant des siècles, n’en ont pas eu pour dire ce qu’ils étaient, pensaient, voulaient, dit Jean-Philippe Uzel.

Spécialiste en art contemporain — particulièrement en arts visuels — et en art autochtone, Jean-Philippe Uzel est également directeur du Département d’histoire de l’art de l’UQAM. Français d’origine, Québécois depuis plus de 20 ans, il a assisté dimanche à une représentation de Kanata — Épisode 1 : La controverse. Intéressé par ses points de vue multiples, Le Devoir a recueilli ses impressions à chaud au sortir du spectacle.

D’abord, d’après l’historien de l’art Jean-Philippe Uzel, Kanata est un spectacle qui révèle toute l’expérience de Robert Lepage et de la tête pensante du Théâtre du Soleil, Ariane Mnouchkine. Les deux artistes, estime M. Uzel, sont « des gens au faîte de leurs carrières, qui maîtrisent complètement la dramaturgie, les arts du théâtre, qui savent en mettre plein la vue. Et ça fonctionne ».

Le spectacle reste marqué par deux points faibles. D’abord, une vision misérabiliste de la réalité autochtone. « Depuis le mois de juillet, indique M. Uzel, on nous dit que Kanata est “consacré à l’histoire du Canada du point de vue des relations entre les Blancs et les Autochtones”. Or, pas du tout », poursuit le spécialiste. « L’histoire est complètement centrée sur la situation des filles autochtones droguées et prostituées du Downtown East Side de Vancouver », liant leur misère à l’existence des pensionnats autochtones. « Ça donne vraiment une vision misérabiliste de la situation des Autochtones du Canada ; une vision vraiment noire, biaisée. » Cela pourrait être un choix artistique, précise M. Uzel, si ce n’était que Robert Lepage a depuis juin dernier assez parlé de sa vision comme étant universelle. « Ce mot a vraiment beaucoup été prononcé… »

Pas de fresque historique, donc, mais une anecdote ancrée dans le monde contemporain. « Tout ce qui se passe aujourd’hui, le fait que les Autochtones sont vraiment entrés dans une phase de reconstruction et d’affirmation culturelle, qu’ils se réapproprient leurs coutumes, leur histoire, est complètement absent de la pièce, poursuit M. Uzel. J’imagine les Français qui en sortent : ils doivent se dire que les Autochtones sont foutus, qu’il n’y a aucun espoir. Ça contribue à l’idée que les Autochtones n’ont pas résisté à la modernité, qu’ils ne sont que des victimes. Là, je pense en effet que l’inclusion d’un point de vue autochtone aurait nuancé la perspective. »

Le deuxième point faible, selon M. Uzel, est le malaise évident de Robert Lepage, qui cherche à se justifier à travers sa propre pièce de parler à la place des Autochtones. Deux scènes surlignent ce propos : l’une où une artiste s’insurge en se demandant s’il faut être drogué pour parler des drogués, Noir pour parler des Noirs, juif pour parler des juifs ; et la finale, qui indique que l’art finalement vainc tout et que l’artiste a toujours raison. « Ce n’est pas la première fois qu’un artiste fait de l’autoréflexivité dans une oeuvre. Mais là, ça traduit le même malaise que ce que Lepage a exprimé dans la controverse médiatique, avec les mêmes arguments. C’est fait avec de gros sabots. »

Quel colonialisme ?

Le spécialiste en histoire de l’art poursuit : « Mnouchkine et Lepage déplacent systématiquement le débat du côté du théâtre, qui par définition consisterait à se mettre à la place de l’autre. Ce n’est pas la question. La question est celle des Autochtones qui pendant des siècles n’ont pas eu de voix pour dire ce qu’ils étaient, pensaient, voulaient ; qui depuis une dizaine d’années entrent dans un mouvement inverse, particulièrement en théâtre au Québec. Et que Lepage arrive, et une fois de plus raconte cette histoire sans les inclure, oui, c’est problématique. Et le Québec est un contexte particulier que les Français ne comprennent pas du tout. »

Car ce serait, selon M. Uzel, les manières différentes dont Français et Américains ont vécu le colonialisme qui entraverait la réflexion et la discussion. « La différence est cruciale. Aujourd’hui en France, on lutte contre d’anciens réflexes liés à un colonialisme d’exploitation, dont on s’est retirés. D’une certaine façon, la question là-bas est réglée et on est dans un monde postcolonial. Or, au Canada, aux États-Unis, en Australie, on a vécu un colonialisme de peuplement : l’empire s’est installé, est toujours présent, et restera ; il est encore une réalité quotidienne. Ça change énormément les choses. Alors, oui, le fait de parler de ces personnes [les colonisés] est un geste extrêmement fort qui n’a pas la même signification d’un côté de l’océan ou de l’autre. Et aujourd’hui, oui, Mnouchkine peut jouer avec des Marocains et des Indiens d’Inde, et non, ce n’est pas la même chose que jouer l’histoire des Autochtones du Canada sans eux. »

Questions de contexte

Jean-Philippe Uzel affirme qu’il a lui-même été d’abord entièrement pétri de cette culture républicaine « que Mnouchkine défend, cette forme d’universalisme. Et au cours des 25 dernières années, à ma grande surprise, j’ai complètement changé de point de vue, précisément parce que j’ai pris en compte le contexte québécois et canadien, complètement différent du contexte français. »

Le spécialiste de l’art autochtone croit qu’en l’état, il serait difficile de présenter Kanata au Québec. « Le contexte de réception est trop différent. Mais je remarque qu’il y a dans le titre "Épisode 1". Est-ce à dire qu’il y aura un Épisode 2 ? Que Lepage va ouvrir son nouveau théâtre Le Diamant aux Autochtones, et les inviter à jouer avec lui ? Ou les inviter à répondre ? Ça, ça serait une vraie réponse à la controverse : faire un Kanata — Épisode 2, avec des Autochtones. »

Regardez qui parle

Jean-Philippe Uzel, spécialiste en art autochtone, est allochtone, Québécois d’origine française. « Je ne suis moi-même pas totalement étranger au problème que se pose Robert Lepage. En tant qu’historien de l’art qui s’intéresse à l’art autochtone, comment en parler sans se substituer à des Autochtones qui pourraient le faire ? Pourquoi c’est moi qui parle ? La réponse est simple. Parce qu’à l’UQAM, il y a 1300 profs, et pas un seul qui soit autochtone encore. Il faut changer les choses, de l’intérieur. En tant qu’historien, j’essaie de ne pas dire ce que l’art autochtone signifie. Je cherche à le mettre en contexte, à expliquer la situation des artistes autochtones, à regarder ce que l’art autochtone nous apprend sur l’art non autochtone. À regarder en quoi l’art autochtone transforme l’art ; et en quoi dans l’art non autochtone il y a des emprunts, des appropriations impensées. J’essaie de travailler plus sur les échanges, les lieux de connexions et les impensés que sur la signification propre de l’art autochtone.

En tant que professeur, je donnais jusqu’à récemment à l’UQAM le cours Art moderne et contemporain autochtone, et cette année, j’ai demandé au chargé de cours autochtone Guy Sioui Durand de le donner. Il ne suffit pas de collaborer, de travailler, de demander des avis. À un certain moment, il faut ouvrir à l’autodétermination, donner aux Autochtones les moyens de s’exprimer eux-mêmes, cesser de se substituer à eux pour expliquer qui ils sont et ce qu’ils veulent dire. »