Sorties scolaires: le «désastre» annoncé est évité

Des élèves participaient à la journée Les mots parleurs, une activité spéciale axée sur l’écriture et tenue en septembre dernier à la Maison Théâtre de Montréal.
Photo: Maxime Cormier Des élèves participaient à la journée Les mots parleurs, une activité spéciale axée sur l’écriture et tenue en septembre dernier à la Maison Théâtre de Montréal.

« Grosso modo, on constate une diminution de ventes de billets au public scolaire qui varie de 10 à 15 %, avec de bonnes variations selon les lieux », estime Julie-Anne Richard, directrice générale de l’association professionnelle des diffuseurs de spectacles RIDEAU. Les premières impressions chiffrées collectées par l’association portent à croire que les mesures mises en place in extremis par les libéraux au début de l’été dernier ont porté leurs fruits. « On est loin de la situation que les diffuseurs vivaient en juin, quand certains n’avaient atteint que 50 % de leurs réservations habituelles. Ça s’est endigué, les mesures ont permis de rattraper les choses, jusqu’à un certain point. Mais il faut le dire : on a vraiment évité un désastre », indique Mme Richard.

La directive de l’ex-ministre de l’Éducation Sébastien Proulx sur la gratuité scolaire et sur l’interdiction d’imposer des frais aux parents avait eu un effet collatéral. Donnée au moment où les professeurs prévoient leurs sorties de l’année suivante, en juin, elle avait mis le holà aux réservations de billets pour les activités culturelles scolaires. Au grand dam du milieu artistique.

Mais la catastrophe annoncée n’a finalement pas eu lieu, conclut Julie-Anne Richard, de RIDEAU, devant un premier portrait intuitif de fin de saison livré au Devoir. « Ce ne sont pas des chiffres absolus », mentionne la directrice, car ce n’est qu’en juin prochain que le nombre exact de billets vendus sera disponible. Mais il est clair déjà qu’une diminution du nombre de visiteurs scolaires se remarque presque partout chez les diffuseurs, variant de 10 à 15 %.

Cette année, ce sont beaucoup plus les écoles privées ou celles avec des programmes particuliers qui ont effectué des sorties culturelles

« C’est très disparate. Par exemple, à l’Anglicane de Lévis, la diminution tourne autour de 15 %. Dans la couronne montréalaise, chez les diffuseurs de Réseau Scènes, la baisse est de quelque 13 %. Dans l’est du Québec, franchement, ça s’est bien passé. Est-ce en raison de rapports de plus grande proximité entre les écoles et les diffuseurs ? Les diffuseurs sont pas mal au même niveau de fréquentation que l’an passé. Dans la capitale nationale, on note chez le public du secondaire une baisse de quelque 15 % : –15 % à l’École de cirque et à l’Orchestre symphonique, –20 % au Musée de la civilisation. Au Musée national des beaux-arts du Québec, la fréquentation des élèves du primaire a chuté de 30 %. Le théâtre Les Gros Becs a fait énormément d’efforts, ils sont à –5 %. On reste dans le négatif, mais c’est beaucoup mieux que ce qu’on craignait. À L’Arrière Scène à Beloeil, la chute est de 29 %, et au théâtre Denise-Pelletier de Montréal, de 6 %. »

Montage financier

Ce sont surtout les 9,5 millions transférés du ministère de la Culture et des Communications (MCC) à celui de l’Éducation qui ont aidé à rééquilibrer la situation, croit RIDEAU. L’intervention du Conseil des arts et des lettres du Québec, qui a dégagé une enveloppe de 1,6 million en aide directe aux diffuseurs pour favoriser de différentes manières la venue des écoles, a aussi donné un fier coup de pouce. « Par contre, il faut dire ça a été très difficile pour le milieu de s’y retrouver dans les nouvelles mesures. Il faut reconnaître et saluer le gros travail supplémentaire que les diffuseurs ont fait, en contactant les commissions scolaires et les écoles pour les mettre au courant des aides qui existaient, et pour avoir clarifié la confusion générale qui a duré un bon moment. Souvent, ils se sont retrouvés à remplir la paperasse à la place des écoles. On constate qu’il y a encore aujourd’hui beaucoup d’enseignants qui ne savent pas encore à quels montants ils ont droit. Et comme la mesure du MCC octroie 9 $ par enfant, ce qui est nettement insuffisant pour une sortie, il faut connaître toutes les autres mesures pour pouvoir arriver à faire un montage financier. »

De la culture comme du sport ?

RIDEAU remarque une tendance, particulièrement à Montréal : « Cette année, ce sont beaucoup plus les écoles privées ou celles avec des programmes particuliers qui ont effectué des sorties culturelles. Comme si les mesures n’avaient pas ruisselé jusqu’aux classes ordinaires, où les parents ne peuvent pas payer de frais supplémentaires. Il faut se rendre à l’évidence : tous les enfants ne sont pas égaux face aux sorties scolaires, loin de là. »

RIDEAU en appelle à une réflexion plus large. « Que souhaite-t-on en culture pour tous les enfants du Québec ? On a statué, par exemple, que le sport était important pour les enfants pour leur santé et leur équilibre psychologique, et on a instauré des cours d’éducation physique obligatoires au primaire et au secondaire ; et il n’est pas question qu’un prof décide que le sport ne l’intéresse pas, qu’il passe outre. Alors qu’en culture, c’est encore aujourd’hui un très faible pourcentage des élèves, sur le bassin total, qui effectuent une sortie scolaire. Comment peut-on rendre la situation plus uniforme pour que tous les enfants du Québec puissent avoir accès à la culture (incluant les musées, il n’y a pas juste notre secteur des arts vivants) ? Il faut que ça se puisse au-delà d’une décision de commission scolaire. Ça devrait faire partie du cursus scolaire chaque année. » RIDEAU en appelle également à une rigoureuse reddition de comptes, afin de s’assurer que les montants ont bien servi à financer des activités culturelles.

Selon Mme Richard, le milieu espère que la Coalition avenir Québec (CAQ) ira de l’avant avec sa promesse électorale d’assurer deux sorties par élève par année minimum dans des lieux culturels. « Ça permettrait déjà davantage d’équité. Et on serait heureux de travailler avec eux. On en a plein, des idées ! » Il faudrait toutefois, précise la directrice, que le tout soit clair dès l’annonce du budget, afin de ne pas répéter la situation et les urgences de 2018. « Si on sait avec quoi travailler en mars, on serait en business. »

La nouvelle ministre de la Culture, Nathalie Roy, a été rassurante. « La culture occupe une place indéniable dans le développement et la réussite de nos jeunes durant tout le parcours scolaire. Le Québec a la chance de pouvoir compter sur un grand nombre de créateurs et d’institutions culturelles dynamiques et il est primordial d’en faire bénéficier la jeunesse québécoise », a-t-elle écrit au Devoir. « L’éducation est la pierre d’assise de notre action gouvernementale. Mon collègue Jean-François Roberge [ministre de l’Éducation] et moi-même travaillons en étroite collaboration depuis notre assermentation, il y a 56 jours, à trouver des solutions pérennes, dans les meilleurs délais, afin d’amener la culture à l’école, mais aussi l’école à la culture, et ce, en tout respect de nos engagements. » À suivre, donc.
 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait qu'à l’Anglicane de Lévis, la diminution tournait autour de 30 % et qu'au Musée national des beaux-arts du Québec, la fréquentation des élèves du secondaire avait chuté de 20 %, a été modifiée.