La soirée des bisous

L'humoriste François Bellefeuille a remporté l'Olivier de l'année.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L'humoriste François Bellefeuille a remporté l'Olivier de l'année.

Petit bisou sur l’épaule. Petit bisou sur le front. Les animateurs Pierre Hébert et Philippe Laprise avaient promis de tout faire pour ne pas générer de controverses. Il fallait sans doute voir dans ces chastes baisers que s’offraient ces amis de toujours pendant leur numéro d’ouverture un appel à la camaraderie, mais aussi une manière de dédouaner préventivement toutes leurs blagues doucement insolentes, que des circonstances plus clémentes permettaient enfin.

Ces imprévisibles annus horribilis que furent 2016, à la suite du retrait d’un numéro de Mike Ward, et 2017, dramatiquement obscurcie par l’affaire Rozon, pouvaient finalement céder la place à ce réjouissant asticotage entre collègues — le ton des bien-cuits — ayant fait la marque des meilleurs 19 précédents galas Les Olivier. Les rires généreux de Maxim Martin, rudement taquiné d’entrée de jeu au sujet de son légendaire passé de Casanova, encapsulaient à eux seuls l’autodérision retrouvée de la communauté de l'humour.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les animateurs, Philippe Laprise et Pierre Hébert

Entre tirage de pipe et slapstick, la prestation du duo de présentateurs avait le charme de ces cousins taquins qui savent quand s'arrêter, et qui se servent de leur propre plaisir comme principal moteur comique. La relative sagesse des allocutions livrées par plusieurs des appelés à l'avant contrastait (pas si) drôlement avec la joie de vivre des hôtes. Comment un humoriste peut-il négliger de saisir cette inestimable occasion et ne même pas minimalement (tenter de) susciter la rigolade chez des millions de téléspectateurs ? Le mystère est aussi entier que le costume en velours violet d'Anthony Kavanagh, majestueux. 

La controverse aurait difficilement pu émerger du choix des lauréats, une succession d'évidences et de verdicts aussi consensuels que tout à fait défendables, à commencer par les deux trophées de Louis-José Houde et les trois de François Bellefeuille.

Dans Le plus fort au monde, son second spectacle, l'hirsute ex-vétérinaire atténue la folie de son personnage d'éternel mal luné pour mieux révéler l'homme sympathique se cachant derrière ses lunettes d'ahuri, bien que sans rogner sur le coefficient rires par minute. Sa consécration à titre de Metteur en scène de l'année (partagé hors d'ondes avec Marie-Christine Lachance), ainsi que dans les prestigieuses catégories Spectacle d'humour de l'année et Olivier de l'année (un vote populaire), témoigne du respect qu'inspire le comique autant chez ses pairs que chez la critique et le public. 

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Arnaud Soly a livré un numéro musical inspiré de commentaires réels d'internautes destinés aux humoristes en nomination.

Peu importe que des internautes raillent sa supposée laideur — comme le soulignait Arnaud Soly dans une présentation héroïquement opératique —, l'homme affichait l'inentamable sourire du vrai bonheur au moment de cueillir son dernier mini-Monsieur Guimond de la soirée des mains de Lise Dion. La grande dame semblait pour sa part bien amère d'une critique de son nouveau spectacle récemment parue dans La Presse, rare moment de mauvaise humeur (et d'inélégance) au cours des ces festivités autrement bon enfant. 

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Louis-Josée Houde

Quant à celui qui Préfère novembre — Louis-José Houde —, ses triomphes en tant qu’Auteur de l’année/Spectacle d’humour (avec son éternel guide François Avard) et pour le Spectacle d’humour/Meilleur vendeur de l’année cimentent son statut d’indélogeable souverain des Olivier, désormais propriétaire de 19 de ces statuettes cuivrées (qui « sentent la cenne noire »). « On ne comprend jamais comment ça marche », confessait à l'intention de la proverbiale relève celui qui chérit toujours le précieux mystère que recèlent ces rires générés par quelques phrases judicieusement alignées. 

« Olivier Olivier »

Des restaurants baptisés Pizza Pizza ? Bon, d’accord, ça passe : des pizzas doubles, ça existe, après tout. Mais des magasins Manteaux Manteaux ? À quel étrange raisonnement répond cette bégayante raison sociale ? Maude Landry nous pardonnera d’ainsi piètrement paraphraser la conclusion d’un numéro qu’elle présentait en février 2018 à La soirée est (encore) jeune, « Les choses pas logiques », aujourd’hui estampillé Capsule ou sketch radio humoristique de l’année. Rien de « pas logique » là-dedans, au contraire : rarement moment de radio aura-t-il autant donné l’impression d’assister à la naissance d’une éblouissante voix comique.

Et si la compétition s’avérait très relevée dans la catégorie Découverte de l’année, rien de « pas logique » non plus dans le choix du jury et des membres de l’APIH (Association des professionnels de l’industrie de l’humour), qui faisait de Maude Landry la deuxième femme à être sacrée meilleure petite nouvelle (depuis Katherine Levac, en 2015). Double récolte donc — Olivier Olivier — pour cette fille spirituelle de Claude Meunier et de Daria, qui étrenne depuis quelques mois son premier spectacle solo dans les cabarets et bars de la métropole. Bravo bravo. 

Prochaine étape : son portrait au mur du boui-boui vietnamien qu'elle fréquente assidûment, au point d'en saluer les employés pendant sa première présence au podium. 

Le rire dans la continuité

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le vétéran Mike Ward a remporté l'Olivier du Podcast humoristique de l'année grâce à sa populaire émission «Sous écoute».

« Podcast humoristique de l’année » : c’est le nom de la catégorie décorant depuis l’an dernier les artisans du grouillant monde du balado. Une récompense que l’APIH pourrait tout de suite renommer prix « Mike Ward – Vodka – Coke Diète », tant le vétéran domine cet écosystème grâce à son émission Sous écoute, durant laquelle il ne manque jamais d’enfiler quelques verres. Le trophée lui reviendra tant et aussi longtemps qu'il continuera de convier ses collègues au Bordel Comédie Club et de mener avec eux des entrevues aussi décousues qu'éclairantes. 

Qu’il s’incline aurait été aussi choquant que si L’âge adulte, portrait doux-amer de la famille comme ultime et pénible repaire, n’avait pas été élue Série web humoristique de l’année pour un deuxième gala d'affilée. Le coup de chapeau de son créateur, Guillaume Lambert, aux esprits téméraires osant imaginer — et tenter de financer! — des fictions pour le Web revêtait une noble solennité, d'une admirable justesse, malgré le contexte autrement bouffon.  

Écrivons-le une fois pour toutes : ces catégories télé ressemblent à de vaines tentatives de conférer, à peu de frais, du lustre à une soirée qui en a déjà manqué. Qu’ils priment au final d’authentiques humoristes, comme ceux de la bande de Like-moi (Comédie télé de l’année) ou Martin Petit (Série télé humoristique de l’année, pour Les pêcheurs), préserve pour le mieux la logique d’un gala célébrant… des humoristes !

Combien de litres d’eau Simon Gouache sue-t-il sur scène ? Le récit de son initiation au crossfit – Numéro d’humour de l’année – est en tout cas une implacable épreuve d’humour physique, autant pour l’homme sur scène que pour son public, très sollicité des abdominaux et des muscles maxillo-faciaux. Le doyen des jeunes humoristes n'a pas qu'une splendide coiffe ; il incarne aussi l'équilibre parfait entre efficacité de la livraison et intelligence du texte. 

Le seul réel vol de ce dimanche incombe à Guy Jodoin, lui-même éberlué de devoir aller cueillir l’Olivier de la Capsule ou sketch web humoristique de l’année pour Guyves reçoit…, dans lequel le célèbre animateur prête sa voix à une acariâtre marionnette, cousine des Muppets, tenant la barre d’un talk-show. La victoire revenait pourtant à Ève Côté et à Marie-Lyne Joncas pour leurs Conseils des Crues, succès viral ayant réenchanté la blague grivoise et d’ivrogne. 

Souhaitons-leur d’avoir trouvé consolation, pendant la fête d’après-gala, au fond de nombreux verres de rouge. Même souhait pour Katherine Levac (nommée quatre fois), Martin Matte (trois) et Laurent Paquin (quatre), qui devront se contenter, au cours des prochaines semaines, de répéter ad nauseam qu'une nomination, c'est déjà très gratifiant. 

Vingt ans, âge de la maturité ? Les Olivier avait du moins rarement autant ressemblé à une vraie de vraie remise de prix, entre autres grâce à ces deux prix industriels distribués hors d'ondes, ainsi qu'à l'Olivier Merci pour tout, soulignant l'implication sociale d'un humoriste, en l'occurrence Yvon Deschamps, engagé depuis 1985 auprès de l'Association sportive et communautaire du Centre-Sud. 

En tout respect pour l'héritage d'Olivier Guimond, le père de Les unions, qu'ossa donne ? mériterait bien plus : pourquoi ne pas carrément rebaptiser en son honneur cette cérémonie consacrée à ceux et à celles dont il a inventé le métier ?