Le poète et parolier Claude Péloquin n’est plus

Claude Péloquin entre sur la scène contre-culturelle dans les bouillonnantes années 1960.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Claude Péloquin entre sur la scène contre-culturelle dans les bouillonnantes années 1960.

Fulgurance. C’est le mot, le très beau mot, qui vient à la chanteuse Louise Forestier quand elle pense au poète et parolier Claude Péloquin, disparu dimanche à l’âge de 76 ans. Il souffrait d’un cancer généralisé qui l’a tué rapidement, quelques semaines après le diagnostic fatal.

« C’est bien lui, ça », dit Mme Forestier en apprenant ce détail sur la sortie de scène foudroyante de l’écrivain.

« C’était un homme de fulgurances. On meurt comme on vit. Il avait des fulgurances extraordinaires. Un de ses vers dit : J’ai une cathédrale d’harmonique dans les genoux. Coudon, tu fais le tour du monde à pied avec ça ! »

Elle en parle aussi comme d’un maître des formules-chocs. « C’était un homme de l’instant, toujours actif. Il aurait fait fortune dans une agence de publicité. »

Éternels
Nous n'aurions su que faire
De notre peau

 

Les paroles de la chanson Lindberg, improvisée par Claude Péloquin pendant une soirée bien arrosée, concentre un de ces instants-monuments. Interprétée par Louise Forestier et Robert Charlebois en 1969, elle est devenue l’hymne de la jeunesse psychédélique entre la Révolution tranquille, Expo 67, mai 1968 et la crise d’Octobre. La collaboration de Claude Péloquin avec le sculpteur Jordi Bonnet au début des années 1970 a donné cette célèbre phrase de la murale du Grand Théâtre de Québec : « Vous êtes pas écoeurés de mourir, bande de caves ? C’est assez ! »

Un performeur

Un parcours atypique et pionnier l’avait mené là, pour ainsi dire au centre de la marge contre-culturelle. « Péloquin est le premier poète performeur au Québec », résume l’historien de la littérature Sébastien Dulude, qui lui a en partie consacré sa thèse de doctorat. « Il m’a raconté qu’à l’âge de 15 ans il avait découvert des groupes d’avant-garde californiens, dont Fluxus. [Né à Montréal en 1942], il s’était rendu sur la côte ouest dès la fin des années 1950, où il avait été exposé à la performance. Il a ramené dès 1961-1962 cette idée d’organiser des événements multidisciplinaires incluant de la poésie. »

Le peintre Serge Lemoyne (1941-1998) participe souvent à ces happenings organisés dans les galeries d’art de Longueuil. Claude Péloquin y improvise souvent, et son troisième recueil, Les mondes assujettis (1965), serait une retranscription d’une de ses poussées fiévreuses.

« Les poètes Claude Gauvreau et Denis Vanier admiraient beaucoup cette démarche improvisée », raconte encore M. Dulude en rappelant le côté « très spectaculaire » des performances péloquiennes. « Sa zone d’impact reste entre 1962 et 1967 : il est alors le seul poète à faire éclater le genre poétique au Québec. »

Changer le monde

Un paquet d’idées nouvelles s’opposent aux manières traditionnelles de créer, en chanson comme en littérature. Cette manière plaît à Robert Charlebois, à Louise Forestier et au Quatuor du jazz libre, qui vont tous être liés à la création du mythique Osstidcho au Quat’Sous en 1968.

« Le seul consensus de la contre-culture, c’est qu’il n’y a pas vraiment de mouvement, dit encore M. Dulude. Il y a quand même un monde entre Raôul Duguay, qui milite pour le retour à la terre, Denis Vanier, qui est dans l’anarchie, et Claude Péloquin et son trip cosmologique. Ils ne proposent pas le même modèle contre la culture dominante. Mais ils veulent tous changer les choses. »

Étrangement, cette position en révolte va finir par se retourner en recherche de notoriété croissante, puis en ressentiment face à l’échec de la starification. Louise Forestier décrit aussi « un homme infréquentable, mais qui voulait être une star ». Elle ajoute qu’il « crevait de faim tout en étant obsédé par l’argent », ceci expliquant peut-être cela.

Il avait fini par assumer une position de poète à la pige qui lui a fait réaliser des « éloges poétiques » pour des entreprises qui en passaient la commande. Cette carrière commerciale devait culminer avec l’écriture d’un poème qu’aurait lu le fondateur du Cirque du Soleil, Guy Laliberté, pendant son voyage de touriste de l’espace en 2009. Mais la collaboration a échoué et c’est finalement l’écrivain Yann Martel qui a écrit le texte de la « mission poétique ».

Sébastien Dulude ajoute qu’une fois passée la période avant-gardiste et « coup de gueule », la production de Péloquin, étendue sur environ 35 recueils, a dérivé vers des productions beaucoup moins marquantes liées au genre mystico-prophétique. « Je ne peux pas glorifier l’ensemble de son oeuvre, qui devient finalement assez pénible par moments. Il y a des oeuvres très, très oubliables et réactionnaires. »

En décembre 2014, dans une de ses dernières sorties médiatisées, Péloquin profite du micro de l’émission Plus on est de fous, plus on lit d’ICI RC Première pour livrer une charge contre l’immigration, qu’il décrit comme une « invasion » capable d’anéantir le Québec.

Sauf erreur, Yann Perreau est le dernier à l’avoir enregistré. Lui et celui que beaucoup de proches surnommaient Pélo se sont rencontrés à un vernissage en 2010. Le poète a ensuite envoyé au compositeur-interprète des centaines de textes dans lesquels il a pigé à qui mieux mieux pour finalement aboutir à l’album À genoux dans le désir (2012).

« Je travaillais les textes par des collages et j’allais le voir à son bureau, en fait le bar Le Vol de Nuit, qui était son bureau. Je passais l’après-midi là. » Yann Perreau appréciait la simplicité des mots capables de créer des images et des mondes complexes et profonds, dit-il.

« Oui, je m’étais fait mettre en garde par un paquet de monde, qui me disait que c’était un paquet de trouble. Mais moi, je n’ai jamais eu de mauvaise expérience avec lui. Que du positif. Que du drôle. Que du généreux. Avec des anecdotes à n’en plus finir. Il était solitaire aussi, mal aimé et sous-estimé. Il n’était même pas accepté par la gang des poètes. C’était un punk. Il vivait avec pas grand-chose. C’était un grand enfant au fond, un enfant qui n’a jamais cru à la mort. »