Sous le souffle du poète Yves Boisvert

Un beau film québécois prend l’affiche cette semaine. Portrait d’un héros sans argent et sans armure, sans concessions et sans chaînes, allergique à tous les conformismes et au succès, touché pourtant par une femme et son fils qui l’empêchent de sombrer.

À ceux qui ne me lisent pas, premier long métrage de Yan Giroux, coscénarisé avec Guillaume Corbeil, est librement inspiré de la vie du poète Yves Boisvert, clochard céleste à la Jack Kerouac, trublion multipliant les coups de pied dans le tas.

Ses Chaouins, livre illustré par sa compagne Dyane Gagnon, célébraient les chants d’éclopés magnifiques émergés du fond des rangs, plus vivants que tous les grands de ce monde. L’outrance de sa parole poétique aura été brandie dans son œuvre comme une arme de poing. Mais qui le lisait tant que ça ? Figure de l’ombre pourtant incandescente, assurant à tous les vents que la vraie vie est ailleurs, accessible par un simple changement de perspective.

Dans les légendes anciennes, des présages annoncent le destin des héros. Le poète Yves Boisvert, né en 1950 dans le village de L’Avenir, près de Drummondville, grand brûlé à 18 mois avec épisodes de coma, un temps considéré comme mort, aura fait figure de miraculé en retrouvant le souffle, à la suite, dit-on, des neuvaines de paroissiennes à saint Jude, le patron des causes désespérées.

Ainsi naissent les mythes, surtout dans l’esprit du futur héros lui-même, qui se sent investi d’une mission. Celui-là allait se faire poète nomade, en quête du feu sacré à cracher comme un dragon.

La période de l’enfance est absente du film de Yan Giroux, librement inspiré des années de maturité d’Yves Boisvert à Sherbrooke, mais elle flotte sur son atmosphère survoltée. Formidable Martin Dubreuil dans la peau du poète désargenté et alcoolique qui s’installe chez sa flamme (Céline Bonnier) ; grand duo d’acteurs auquel s’ajoute Marc (Henry Picard), fils ado de cette femme, bientôt transformé par l’homme hors du commun qui bouscule leur quotidien. À ceux qui ne me lisent pas aborde la transmission d’une démarche de libération intérieure, film tourné à juste distance, avec une poésie de regard posé sur la banalité des choses et les visions intérieures sur les images hantées de Ian Lagarde.

Le cinéma et le théâtre québécois mettent souvent en scène l’aliénation de notre société et du monde, sans échappatoire possible. Ce film-ci nous entraîne ailleurs, avec une dimension épique supplémentaire, une pulsion. Je lui souhaite de séduire beaucoup de monde, des jeunes surtout, lesquels ont besoin de contempler des paysages plus démesurés que ceux d’un horizon bouché trop entrevu.

Figures d’aliénation
« Je suis aliéné par un monde satisfait de la vie / aliéné dans un complexe d’intrigues dérisoires », écrivait Yves Boisvert dans Poèmes sauvés du monde. Mais son insatisfaction le maintenait en vie et envoie sa charge d’adrénaline aux spectateurs.

Avant de voir À ceux qui ne me lisent pas, j’avais visité au théâtre des trajectoires d’aliénation collective, me demandant : Émergerons-nous un jour de ce puits creusé par les défaites anciennes ?

Deux pièces présentées à Montréal sont nées à un demi-siècle d’intervalle : Bilan, de Marcel Dubé, datant de 1968 et reprise au TNM, et la création Centre d’achats, d’Emmanuelle Jimenez, au Théâtre d’Aujourd’hui. Vues en tête à queue, elles donnaient l’impression troublante que rien n’avait vraiment changé au royaume du Québec.

Marcel Dubé aborde dans Bilan, aux rives de la Révolution tranquille, le milieu québécois des classes dominantes gangrenées face à une jeunesse en quête d’air. Centre d’achats brosse le portrait de femmes contemporaines au bas de l’échelle sociale. Sept figures féminines ivres de consommation y hantent ces aires de magasinage où acquérir des pantoufles et des t-shirts en solde n’évacue ni la peur de la mort, ni les sentiments d’échec, ni les élans suspendus du cœur et de l’esprit.

Dans les deux cas, les personnages demeurent prisonniers de leurs chimères, rêvant à une vie palpitante de passions et de découvertes, sans pouvoir y atteindre. Le public aime rire au Québec. Aux moments les plus dramatiques de ces tragicomédies résonnaient au parterre de joyeux éclats de voix, mais était-ce si drôle que ça ? Par-delà la vérité de ces pièces suintait leur mélancolie.

On a parfois envie de secouer nos brouillards. Dans le film de Yan Giroux, le personnage de poète pauvre et radioactif balaie les envies de renommée et les fièvres consommatrices, ange exterminateur doublé d’un être en marche vers sa propre humanité.

Anti-modèle pour les uns, j’aurai pourtant entendu sa voix en quête d’absolu lancer au vent le plus stimulant des messages : « Réveillez-vous ! Réveillez-vous ! »