Le rap, entre la rue et la prison

Ces quatre dernières années, Simon Coutu a couvert la scène rap québécoise pour «Vice», un média en marge des zones éclairées. Son expérience et l’étiquette de son média lui ont ouvert des portes et l’ont aidé à obtenir la confiance de plusieurs rappeurs, qui se confient à lui.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Ces quatre dernières années, Simon Coutu a couvert la scène rap québécoise pour «Vice», un média en marge des zones éclairées. Son expérience et l’étiquette de son média lui ont ouvert des portes et l’ont aidé à obtenir la confiance de plusieurs rappeurs, qui se confient à lui.

Ils s’appellent Connaisseur Ticaso, Bilo da Kid, Flawless Gretzky, Souldia, et sont des rappeurs qui ont fricoté avec la rue et fait de la prison. Ils ne sont pas des anges — certains sont encore dans le pétrin —, mais leur parcours est fascinant et le rapport entre leur vie et leur art est méconnu. Le journaliste Simon Coutu a passé un an à comprendre cette réalité, livrée dans le balado Rap carcéral, une production de Radio-Canada développée avec Vice Québec.

Au fil de cinq épisodes d’environ 25 minutes, Rap carcéral offre une plongée dans une sphère particulière du genre musical, sphère très souvent absente dans les médias en général. On écrit beaucoup sur le hip-hop, mais peu sur le travail et la vie de ceux qui sont passés « en dedans » après avoir erré dehors.

« Tu regardes la scène rap en ce moment et, selon moi, elle est plus intéressante que jamais, mais ce qui fonctionne, ce qui passe à la radio, c’est du rap beaucoup plus accessible, j’aurais envie de dire parfois “gentil”, explique Simon Coutu. Mais ça ne représente pas du tout ce rap plus street, plus violent. C’est aussi représentatif [du traitement médiatique] de ces communautés-là. Les quartiers plus ouvriers à Québec, ou plus multiculturels à Montréal, on ne donne pas si souvent la parole à ces gens-là. »

Rap carcéral permet d’entendre ces voix, justement. Des voix pas toujours polies, mais des voix qui éclairent des réalités concrètes, celles de la prison, de la rue et de la musique qui en découle. Dans les quatre dernières années, Simon Coutu a couvert la scène rap québécoise pour Vice, un média en marge des zones éclairées. Son expérience et l’étiquette de son média lui ont ouvert des portes et l’ont aidé à obtenir la confiance de plusieurs rappeurs, qui se confient à lui. Des entrevues se déroulent même par téléphone avec des gens encore en prison.

« C’est plus compliqué de nouer des relations avec ces gars-là. C’est vraiment un des projets en matière d’accès et de recherche dont je suis le plus satisfait », raconte Simon Coutu, qui a travaillé avec Alain Loiselle, coréalisateur du balado.

La plupart des premières rencontres avec ces rappeurs se sont d’ailleurs faites sans micro, pour adoucir les choses. C’est le plus souvent dans les pages judiciaires qu’on peut lire leurs noms, souligne Coutu, et pas dans les pages culturelles.

Des peurs

Simon Coutu avait quelques craintes en fouillant ce sujet et en produisant le balado. D’une part, il ne voulait pas renforcer le cliché du rap comme une musique violente — ce qui est parfois vrai, mais dans une mince proportion — et il ne voulait pas glorifier les crimes commis par ses intervenants.

Reste que l’histoire de ces rappeurs est souvent rocambolesque, et plus complexe qu’un titre dans le journal. « Comme journaliste, comment ne pas être intéressé ? » demande Simon Coutu, donnant l’exemple de Bilo da Kid. Ce dernier a été reconnu coupable de meurtre mais a gagné en appel en Cour suprême, et est finalement sorti de prison pour recommencer à faire du rap. Aujourd’hui, souligne le journaliste chez Vice, celui qui était membre du gang des Crips (les bleus) enregistre des pièces avec des rappeurs associés aux Bloods, le clan adverse.

« C’est sûr qu’il faut faire attention, il faut poser de bonnes questions, il faut faire ses recherches, mais ça demeure un accès extraordinaire, souligne Coutu. Quand est-ce qu’on a la chance de parler avec des gars de gangs de rue qui nous expliquent comment ça fonctionne ? »

C’est là qu’est entré en scène le vétéran rappeur Dice B, aussi intervenant jeunesse et animateur depuis 1994 de l’émission Nuit blanche sur les ondes de Radio Centre-Ville. Dans Rap carcéral, il joue presque le rôle de coanimateur.

« Il connaît bien les gars, il connaît bien l’univers carcéral », explique Simon Coutu, qui précise que l’émission est très écoutée par les prisonniers montréalais, qu’on peut même souvent entendre en ondes. « Et aussi, dès le départ, je l’ai appelé pour savoir si je faisais fausse route avec mon sujet. Et il a répondu : “Non, mais il va falloir que tu le fasses comme du monde.” Je lui ai demandé d’embarquer et il a dit : “Go.” »

L’apport de Dice B est important dans Rap carcéral, lui qui permet d’éclairer l’auditeur moyen sur certains concepts et qui traduit même pour nous plusieurs des expressions qu’on ne retrouve pas dans le Larousse.

Pas un bon ménage

Le rap est omniprésent en prison, a constaté Simon Coutu, mais il est encore très mal perçu par les directions et les employés des lieux de détention.

« C’est surréaliste de voir qu’un CD gravé avec des beats dessus est plus difficile à faire entrer en prison que de la dope, illustre le journaliste. Ils ne veulent pas que, par exemple, quelqu’un de la rue passe des messages à l’intérieur, mais quand même… »

Bien sûr, si d’une part le rap de rue véhicule des propos parfois violents ou en lien avec le crime, il peut aussi « être une soupape », estime Coutu. « Et je vois un peu une occasion manquée de la part des autorités carcérales d’embrasser cette culture-là. »

Vice produit, Radio-Canada diffuse

Le balado Rap carcéral est le fruit d’une collaboration entre deux entités médiatiques. Radio-Canada, qui joue le rôle de diffuseur, a fait l’acquisition des cinq épisodes du balado produit par Vice Québec.

« Je dirais que ç’a été un travail de collaboration entre les deux boîtes, explique Simon Coutu. Honnêtement, ç’a été un beau mélange, ça s’est fait en toute collégialité. »

Pour la patronne de la radio de Radio-Canada, Caroline Jamet, le diffuseur public allait ainsi « rejoindre un public qui nous intéressait. De façon globale, on produit pas mal en interne, mais des fois, il y a de l’expertise qui peut nous intéresser. »

Contrairement à la production radio régulière, qui s’inscrit dans une grille, chaque balado demande une approche assez spécifique, précise Mme Jamet. « C’est varié, et ça nécessite chaque fois de travailler avec un groupe de personnes qui se penchent sur ce projet-là et qui l’amènent à bon port. »

En balado, Radio-Canada a déjà collaboré avec Urbania — pour une production avec Louis T. — ainsi qu’avec Marie-France Bazzo.

Simon Coutu, de Vice, souligne que pour Rap carcéral, il n’a pas eu à adopter une approche plus radio-canadienne, disons. « Tu l’entends dans le ton des intervenants dans le reportage, j’ai vraiment eu une carte blanche. »

Rap carcéral

Disponible sur le site et l’application de Radio-Canada Première.