Décès de Stan Lee, créateur de superhéros

Stan Lee, en 2002, dans ses bureaux à Santa Monica
Photo: Reed Saxon Associated Press Stan Lee, en 2002, dans ses bureaux à Santa Monica

En cette ère d’hégémonie cinématographique des superhéros, rares sont ceux n’ayant jamais entendu parler de Spider-Man, des X-Men, de Thor, ou encore de Black Panther. Le nom de Stan Lee n’est en revanche pas familier à tous. Il est pourtant le cocréateur de tous ces superhéros, et de quantité d’autres. Or, contrairement à ces êtres fantastiques, lui n’était pas immortel. Décédé à l’âge vénérable de 95 ans, il laisse sur la culture populaire une empreinte profonde.

Né à New York en 1922, il a une enfance pauvre mais heureuse. Immigrés roumains de confession juive, ses parents peinent à subsister durant la Grande Dépression et déménagent souvent. Comme tant de gamins à l’époque, Stan Lee, alors Stan Lieber, fuit l’âpreté du quotidien dans les salles de cinéma où il revoit en boucle les aventures de cape et d’épée d’Errol Flynn, prototype héroïque déterminant.

Son autre passion ? Les livres. Dès l’adolescence, il caresse le rêve d’écrire un « grand roman américain ».

L’école secondaire complétée, il entre comme assistant chez Timely Comics, qui deviendra Atlas Comics, puis, à terme, Marvel Comics. On y publie mensuellement ces bandes dessinées spécialisées qu’on appelle comic books ou simplement comics. Lee s’y acquitte diligemment de tâches ingrates. « Les artistes trempaient la plume dans l’encre, et moi je m’assurais qu’il y ait de l’encre dans les encriers », résumera-t-il plus tard.

L’ascension

Qu’à cela ne tienne, après que le départ inopiné de Jack Kirby, créateur de Capitaine America, eut engendré divers bouleversements au sein de la boîte, Lee se retrouve éditeur par intérim. Il n’a que 19 ans. Malgré son jeune âge, il démontre un instinct très sûr. Promu directeur artistique et rédacteur en chef, il cumule les deux fonctions jusqu’en 1972, avant de devenir éditeur puis membre émérite.

Dans l’intervalle survient la Seconde Guerre mondiale, et avec leurs valeurs patriotiques bien campées, les superhéros ont la cote : premier âge d’or. Après le conflit, l’Amérique sombre dans la paranoïa communiste, et Stan Lee, dans la morosité. Chez Atlas, il écrit de tout, du western à la bluette sentimentale, car les superhéros, ce n’est pas tout, et il se trouve en l’occurrence que, pour l’heure, c’en est fini de leur période dorée.

Il faut attendre la fin des années 1950 et la décision de la société concurrente DC Comics de raviver sa ligne de superhéros, avec à la clé un énorme succès, pour revigorer le genre. Chez Atlas, on donne carte blanche à Stan Lee pour faire de même. Mais voilà, Lee, qui nourrit toujours des velléités littéraires, n’est plus du tout certain d’oeuvrer dans le bon milieu.

Le triomphe

C’est à son épouse, Joan, à qui il fut marié 70 ans, soit jusqu’au décès de celle-ci en 2017, qu’il impute son triomphe subséquent. En effet, lorsqu’il lui fait part des desseins d’Atlas et de son manque d’enthousiasme face à ceux-ci, sa conjointe lui suggère d’opter pour des personnages et des récits qui l’intéressent, lui, sans tenir compte des diktats inhérents aux comics.

S’ensuit, ni plus ni moins, une petite révolution. Jouant son va-tout, Stan Lee prend de fait sur lui d’impartir à cette cohorte de superhéros des profils psychologiques complexes : ils ont désormais des failles, des défauts. Il leur arrive d’être rongés par le doute : du jamais vu puisqu’auparavant, un superhéros était par définition parfait, invincible et par conséquent sûr de lui.

Ironiquement, ce supplément d’humanité, car il s’agit bien de cela, paie, et on en redemande.

Avec la collaboration prodigue de Jack Kirby, Stan Lee crée une itération définitive des Quatre fantastiques, puis Hulk, Thor, Iron Man… Avec Steve Ditko, il conçoit Doctor Strange… Tous trois imaginent Spider-Man… Les Avengers, qui depuis maintenant dix ans cartonnent séparément et en communauté au cinéma (où Stan Lee fera des apparitions fugitives), amorcèrent là leurs longues et fructueuses existences.

Sensibilité, diversité

Cette longévité, Peter Sanderson l’attribue dans son essai Comics in Context à un pouvoir d’identification accrue généré par cette sensibilité Marvel insufflée par Stan Lee : « Marvel a innové avec de nouvelles méthodes de narration et de conception de personnages, abordant des thèmes plus graves et, ce faisant, attirant et conservant les lecteurs d’âge adolescent et au-delà », écrit-il.

Experte en bande dessinée à l’Université d’Ottawa, Valérie Robin Clayman abonde : « Stan Lee a fait en sorte que ce soit OK pour les jeunes d’être différents. Les aventures de Peter Parker en Spider-Man interfèrent constamment avec sa routine quotidienne […] Les cocréations de Stan Lee ont ouvert la porte à davantage de diversité et à des trames plus profondes dans un média qui était perçu comme étant d’abord destiné aux enfants. Par exemple, les X-Men, un groupe de mutants rejetés par la société, ont résonné auprès de la contre-culture des années 1960, et plus tard auprès des communautés LGBT des années 1980 et après. Black Panther (cocréé avec Jack Kirby) a introduit le premier superhéros africain dans les comicsmainstream américains. »

Un legs insoupçonné

Avec Stan Lee pour veiller sur leurs destinées, ces superhéros deviennent les protagonistes de récits plus audacieux, plus aventureux, et plus conscients des préoccupations sociopolitiques du moment. À titre d’exemple, Lee écrit une histoire en trois numéros où Harry, le meilleur ami de Spider-Man, souffre de toxicomanie, cela, en allant à l’encontre du Comics Code Authority qu’il a aidé à établir dans les années 1950.

« À partir du début des années 1960 et à ce jour, Stan Lee et les auteurs de Marvel ont montré leurs héros en conflit avec la loi, les grandes entreprises, les médias de masse, les forces armées, et parfois avec le gouvernement fédéral », relève Sanderson.

Une invitation, sous couvert de divertissement, à demeurer vigilant, à penser pour soi, dont Stan Lee aura été le maître d’oeuvre. S’il ne s’agit pas d’un grand roman américain, n’est-ce pas là comparable réussite ?


Les grandes dates de Stan Lee

Les grandes dates de Stan Lee, auteur de comics et « père » de Spider-Man, décédé lundi à l’âge de 95 ans:

28 décembre 1922 : naissance de Stanley Martin Lieber à New York.

1939 : il entre comme assistant dans la maison d’édition Timely Comics.

1941 : il écrit ses premières histoires dans la bande dessinée Captain America sous le pseudonyme de Stan Lee.

1961 : il crée Les quatre fantastiques.

1962 : il crée Spider-Man, Hulk et Thor. Les années suivantes, il imagine Iron Man, les X-Men, Daredevil, Doctor Strange…

2001 : il crée la société POW ! Entertainment après avoir quitté Marvel et créé une autre société, Stan Lee Media.