Le Québec discret sur Netflix

«Série noire» est une des rares séries québécoises disponibles sur Netflix.
Photo: Bertrand Calmeau Radio-Canada «Série noire» est une des rares séries québécoises disponibles sur Netflix.

Les productions québécoises — cinéma et télé — se font rares sur Netflix : à peine une dizaine d’oeuvres sont actuellement disponibles pour les usagers canadiens de la plateforme américaine. Une situation appelée à changer… mais qui n’est pas nécessairement négative, estime l’association qui représente les producteurs.

Si jamais le gouvernement fédéral veut imposer à Netflix un quota de contenu canadien (ce que permet le nouvel accord de libre-échange avec les États-Unis, et ce que l’Europe fait déjà avec un seuil de 30 %), le géant américain aux 137 millions d’abonnés aura du travail à faire : à l’heure actuelle, les abonnés établis au Canada peuvent visionner en tout et pour tout… cinq séries et cinq films produits au Québec.

Au total, l’offre Netflix pour les Canadiens était la semaine dernière de quelque 4000 films et plus de 1500 séries. C’est donc dire qu’environ 0,1 % des films présentement en ligne ont été produits au Québec. Pour les séries, la proportion est de 0,3 %.

La recension a été effectuée par des chercheurs du LATICCE — l’acronyme du Laboratoire de recherche sur la découvrabilité et les transformations des industries culturelles à l’ère du commerce électronique, rattaché à l’UQAM. Entre le 13 août et le 12 octobre 2018, ils ont vérifié chaque jour quelles oeuvres québécoises étaient disponibles sur la plateforme de diffusion vidéo.

Non seulement le nombre n’a-t-il pas varié durant cette période, mais l’offre est demeurée exactement la même du début à la fin de leur vigie (le cinquième film s’est ajouté dans les derniers jours, Monsieur Lazhar).

« On peut en conclure que l’offre québécoise sur Netflix pour les abonnés canadiens est non seulement restreinte, mais aussi peu renouvelée, [et] n’inclut pas les nouveautés », écrivent les auteurs de l’étude dans une lettre ouverte publiée sur nos plateformes numériques. Tous les films en ligne sont sortis avant 2011.

À cela, Netflix répond que son « répertoire de contenu varie par marché », et que la compagnie « travaille à augmenter le nombre de titres québécois offerts à [ses] membres partout dans le monde », indique-t-on dans une déclaration écrite transmise au Devoir.

Certains titres québécois peuvent en effet être offerts seulement en dehors des frontières canadiennes — c’est le cas, notamment, pour Les affamés, le film de Robin Aubert.

Netflix fait valoir que « même lorsque des films ou des séries télévisées ne sont pas disponibles sur Netflix au Québec, parce que les droits sont détenus par un diffuseur ou un distributeur, une seconde fenêtre de distribution sur Netflix permet de générer des revenus additionnels et une visibilité mondiale pour les producteurs québécois ».

Modèle québécois

Hélène Messier, p.-d.g. de l’Association québécoise de la production médiatique (AQPM), explique la rareté des oeuvres québécoises sur Netflix par un ensemble de facteurs. « Netflix s’intéresse depuis peu aux produits canadiens et québécois », relève-t-elle d’abord.

« Il y a aussi une question d’exclusivité qui peut jouer », ajoute-t-elle en rappelant que Netflix demande généralement de pouvoir diffuser les oeuvres sur la totalité des territoires. « Ça peut refroidir les ardeurs de certains producteurs habitués de traiter avec des diffuseurs » établis dans tel ou tel pays, pense-t-elle.

Et puis, il y a tout le principe des « fenêtres de diffusion » : ce modèle qui fait en sorte qu’un film passera souvent par une sortie en salles, une production DVD (une étape qui disparaît peu à peu), une diffusion à la télé payante, puis une autre diffusion à la télé généraliste, avant d’être offert en ligne. « Ça demeure un enjeu pour les producteurs qui vont estimer que ce circuit vaut la peine d’être fait avant d’arriver à une diffusion sur une plateforme comme Netflix », dit Mme Messier.

Cela dit, faut-il absolument aboutir sur Netflix ? La grande patronne de l’AQPM émet des réserves. « En musique, il n’y a pas de plateforme québécoise pour concurrencer Spotify ou Apple Music, relève-t-elle. En cinéma et en télé, on a Illico et Tou.tv. Si on cherche à tout prix à bonifier l’offre québécoise sur Netflix, ce sera au détriment des plateformes canadiennes ? » demande Mme Messier.

« Il faut penser à cet impact avant de se dire qu’il devrait y avoir 20 % ou 30 % de contenu canadien sur Netflix Canada. C’est une réflexion complexe. On a un système québécois qui offre un bon éventail de productions et d’oeuvres. »

Changements

Plus largement, le milieu devra aussi s’interroger sur la valeur du modèle de diffusion actuel, soutient Hélène Messier. « Il y a une réflexion nécessaire à faire. On trouve de plus en plus d’oeuvres piratées… On devrait analyser à mon sens plus attentivement l’opportunité d’offrir à des coûts abordables [des films en ligne], de bonifier cette offre. Les films ne sont pas accessibles partout en salles, ils n’ont pas tous de longues carrières… On sent une volonté de changement en production, mais il faudra voir si les distributeurs et les propriétaires de salles ont le même appétit. »

Le producteur Pierre Even (de la boîte Item 7, qui a notamment produit Bon Cop Bad Cop 2) pense lui aussi que le modèle actuel va changer. « La puissance de Netflix, la force de ce mode de diffusion, où les gens regardent tout chez eux, ça va changer la façon dont les films sont distribués, croit-il. On est dans une période d’ajustements. »

Concernant la présence des films québécois sur Netflix, M. Even affirme que « beaucoup de films ont été vendus à Netflix, mais ne sont pas encore arrivés au bout de leurs fenêtres de diffusion » traditionnelles : c’est le cas de certains films produits par Item 7, dit-il. « Ça va arriver. »

Netflix vient d’embaucher un directeur des politiques publiques pour le Canada, Stéphane Cardin, qui travaillait jusqu’ici au Fonds des médias du Canada et qui a oeuvré précédemment à la SODEC (Société de développement des entreprises culturelles du Québec).

Netflix doute des quotas

« Les quotas peuvent avoir un impact négatif à la fois sur l’expérience du consommateur et sur la créativité », estime Reed Hastings, grand patron de Netflix. Dans une lettre envoyée aux actionnaires de la compagnie il y a deux semaines, M. Hastings a soutenu qu’une « manière plus efficace pour les pays de soutenir leurs productions locales est d’aider directement les créateurs, peu importe le mode de distribution » de leurs oeuvres. Netflix préférerait de son côté « se concentrer à offrir un bon service à ses membres, ce qui inclut de produire du contenu local, plutôt que de satisfaire des quotas ». Cette sortie de M. Hastings survenait quelques jours après l’adoption, par les députés européens, d’un règlement visant à forcer Netflix et les autres plateformes de vidéo sur demande à offrir 30 % de contenu local européen dans leur catalogue.