Souffler sur le monde pour qu’il ralentisse

Les Souffleurs commandos poétiques ont pris d’assaut les abords de la Grande Bibliothèque depuis une semaine, à l’invitation des Escales improbables de Montréal.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les Souffleurs commandos poétiques ont pris d’assaut les abords de la Grande Bibliothèque depuis une semaine, à l’invitation des Escales improbables de Montréal.

Il faisait froid et il ventait fort, jeudi, à Montréal. Ça n’a pas empêché sept valeureux souffleurs, en commando poétique, de grimper sur le toit de la Grande Bibliothèque, à Montréal, pour partager des éclats de poésie avec les passants. Sur le coup de midi, on pouvait les voir d’en bas, chacun brandissait un fragment de texte. Ensemble, ils écrivaient ainsi « Et si nous étions tous au fond presque le même ? ».

Les Souffleurs commandos poétiques ont pris d’assaut les abords de la Grande Bibliothèque depuis une semaine, à l’invitation des Escales improbables de Montréal. Mercredi, en fin de journée, ils se servaient de leurs « rossignols », de longues cannes creuses de six pieds, pour souffler des fragments de poèmes aux oreilles des passants. Sans un mot, de son seul regard, le souffleur s’approche d’un passant qui semble disponible. Il lui tend un parapluie. Puis, il glisse son rossignol sur son oreille. Le passant ferme les yeux. Et écoute.

Plonger en soi

L’entreprise est une initiative d’Olivier Comte, qui a créé la troupe de souffleurs en 2001. Il écrivait du même souffle un « manifeste du chuchotement », qui s’est transformé depuis en tentative de « ralentissement du monde ». Il s’agit, par des interventions publiques, de creuser l’instant, en invitant les personnes à plonger à l’intérieur d’elles-mêmes. Quoi de mieux que la poésie pour y arriver ?

La troupe des souffleurs compte 36 membres en France et 36 au Japon, où Olivier Comte fait du théâtre Kaze. « Kaze, cela veut dire vent en japonais », souligne-t-il. Les Souffleurs donnent des performances partout dans le monde, en puisant chaque fois dans le corpus de poésie et dans la langue du pays d’accueil. Alors que j’entre dans la Grande Bibliothèque, un homme me souffle ainsi à l’oreille quelques phrases de la poétesse québécoise Hélène Dorion.

A priori, les souffleurs ne donnent ni le titre ni le nom de l’auteur du texte qu’ils ont soufflé. Ils le font si le passant le demande.

« Il y a des gens qui nous ont écrit sept ou huit ans plus tard, pour dire qu’ils se souvenaient d’une intervention, raconte Olivier Comte. Et nous faisons alors les recherches pour retrouver le texte. »

Ce sont donc ces instants de poésie, qui se déposent en nous comme dans une bulle, que les Souffleurs veulent créer. Maryse, qui passait par la Grande Bibliothèque mercredi, était tout sourire après avoir reçu un extrait de poème dans l’oreille. « On veut provoquer les mots à l’intérieur de la personne qui les reçoit », explique Comte. Les extraits choisis ne sont jamais les mêmes.

« On peut aussi utiliser des textes mathématiques, des textes philosophiques, mais on travaille essentiellement la poésie, la fulgurance de la littérature, le latex, l’art plastique du langage », assure-t-il.

La présence des Souffleurs commandos poétiques à Montréal se déclinait en trois temps. Les souffleurs ont donné des ateliers d’écriture, ces « levées d’écriture vagabonde », au cours desquels ils invitaient les membres inscrits à faire jaillir des écritures de guérison. Les participants ont ensuite inscrit des extraits de leurs oeuvres sur des écriteaux qu’ils ont brandis dans la ville.

Voir le monde d’en haut

Puis, ce sera au tour des Regardeurs, ces Souffleurs qui n’ont pas peur du déséquilibre, de grimper sur le toit de la Grande Bibliothèque pour y contempler le monde et y être contemplés. « Nous cherchons le vertige », explique Olivier Comte. Et c’est ce moment de vertige que les Souffleurs saisiront pour écrire un mot, si l’inspiration vient, sur une feuille de papier qu’ils lanceront ensuite dans les airs.

Dans l’ensemble, ces interventions demandent : « Qu’est-ce qu’un regard poétique de haute qualité humaine sur le monde et comment peut-il le transformer ? », soulève Comte, « ne serait-ce qu’une seule seconde à la fois ».

Les Souffleurs commandos poétiques seront à Québec pour le festival littéraire Québec en toutes lettres, du 20 au 28 octobre, puis à Natashquan, pour rencontrer des représentants du festival Innucadie.