La moitié des élèves en art dramatique privés de sorties scolaires

Le Théâtre des Gros Becs, qui présente des œuvres jeunesse comme la fable clownesque «Ripopée», connaîtra cette saison sa plus petite saison des cinq dernières années, en raison de la chute de réservations scolaires.
Photo: Benoit Lemay Le Théâtre des Gros Becs, qui présente des œuvres jeunesse comme la fable clownesque «Ripopée», connaîtra cette saison sa plus petite saison des cinq dernières années, en raison de la chute de réservations scolaires.

Il reste des grains de sable dans l’engrenage du financement des sorties culturelles.

Avant de quitter le pouvoir, le gouvernement Couillard a bien investi dans les sorties scolaires, entre autres pour compenser la fin des frais facturés aux parents. Or, plusieurs enseignants spécialisés en art dramatique se font encore aujourd’hui dire par leur direction qu’ils ne peuvent organiser d’activités culturelles pour leurs élèves. Une situation que dénonce l’Association théâtre éducation du Québec (ATEQ).

« Ce qu’on nous dit et ce qu’on entend est complètement différent de ce que l’on constate sur le terrain, a dénoncé le président de l’ATEQ, Simon Caplette Charette. Il y a un double discours. Les commissions scolaires nous disent que oui, elles ont l’argent, mais plusieurs directions refusent les sorties aux enseignants. Où est-ce que le message ne passe pas ? C’est ce qu’on ne comprend pas. »

L’ATEQ représente près d’une centaine d’enseignants spécialisés en art dramatique qui oeuvrent à travers tout le Québec. Ce sont des habitués des sorties scolaires culturelles : ils les estiment nécessaires, en organisent en général au moins une par année.

« Pour les cours d’art dramatique comme ceux que je donne en 3e, 4e et 5e secondaire, la sortie au théâtre est essentielle, illustre M. Charette. Ça fait partie des trois compétences à développer, selon le programme éducatif : créer, interpréter et apprécier. Apprécier, ça veut dire former le jugement critique. Et pour ça, il faut voir des pièces. »

Blocages

Or, environ 50 % des membres de l’ATEQ ne sortiront pas leurs élèves cette saison. Les cas de figure varient d’un cas à l’autre.

« De la Commission scolaire des Trois-Lacs, une prof m’écrit que les théâtres lui demandent le paiement — on est à ce moment-là de l’année… — et que l’école ne veut pas avancer les sous. À la Commission scolaire des Hautes-Rivières, ça bloque. Il n’y a pas de sorties, me disent des profs. À la Commission scolaire des Affluents, une prof, au début de la semaine, me disait qu’elle n’avait pas de fonds ; là, elle vient de recevoir le formulaire à remplir. À la Commission scolaire de Montréal [CSDM], ça dépend des écoles… »

Pourtant, Alain Perron, porte-parole de la CSDM, avait affirmé plus tôt au Devoir qu’aucune directive n’avait été donnée aux écoles de la commission, qui pouvaient gérer leurs sorties comme d’habitude. Le Devoir comme l’ATEQ ont pourtant constaté que des écoles de la CSDM ont supprimé les sorties culturelles cette saison.

Côté cour (d’école)

Plusieurs enseignants en art dramatique ont choisi, pour éviter ce ramdam, de se tourner vers le visionnage de films ou de captations théâtrales pour développer l’esprit critique de leurs élèves.

Mais comment peut-on parler d’arts vivants si on ne les rencontre qu’à travers un écran ? Le charisme, la mystérieuse présence, la kinesthésie sont des qualités des arts vivants qui passent autrement, et parfois pas du tout, hors de la coprésence des spectateurs et des interprètes.

« Le contact avec l’art vivant, et même le contact direct avec l’oeuvre dans les cas des musées, est irremplaçable, estime le président de l’ATEQ. C’est aussi le travail de l’école d’apprendre aux jeunes à connaître et à fréquenter les théâtres, les musées, les bibliothèques, ces lieux de culture là. Surtout si les parents ne le font pas. Qui va les y emmener alors, sinon l’école ? »

« Peut-être que les gens des commissions scolaires n’ont pas reçu la formation pour répondre aux questions des enseignants ?» propose Simon Caplette Charette en hypothèse.

«Chose certaine, ça bloque. Il est clair qu’il était impossible, dans le rush immense de la rentrée scolaire, de comprendre et d’apprendre le fonctionnement de nouvelles mesures [École inspirante et Sorties éducatives culturelles] introduites par le ministère de l’Éducation pour pouvoir les utiliser. Le MEES a choisi le pire moment pour effectuer ces changements. »

S’il oublie qu’il représente l’ATEQ, comme enseignant, M. Charette s’estime choyé. Au collège privé Notre-Dame-de-Lourdes où il officie, il n’a aucun problème à sortir ses élèves. La situation actuelle crée-t-elle un clivage entre l’école privée et l’école publique ? « C’est certain », tranche-t-il.

Côté théâtres

Pour les diffuseurs en arts de la scène jeunesse, la situation est moins dramatique qu’elle ne l’était il y a deux mois. Mais il faudra encore attendre pour établir un constat clair de la saison, estime Pierre Tremblay, directeur général de Théâtres unis enfance jeunesse, la situation étant extrêmement différente d’un diffuseur à l’autre. Seulement « quelques compagnies membres chez nous ont répondu à ce jour à notre sondage et les impacts sont très différents, allant de pas de pertes de représentations à aucune représentation.

«Je sais par ailleurs que les choses sont très complexes en milieu scolaire et que des diffuseurs répondent aux questions d’intervenants désespérés du milieu scolaire parce qu’ils ne trouvent pas réponse dans leur milieu ».

À Québec, le Théâtre des Gros Becs, spécialisé en jeunesse, est à environ 2500 billets de moins que sa moyenne des quatre dernières années, comme l’a indiqué son directeur général Jean-Philippe Joubert.

« Il s’agit d’une saison minimale. Ce sera notre plus petite saison en cinq saisons. Mais il y aura une saison, estime celui qui est aussi metteur en scène. L’objectif est maintenant de voir le nouveau gouvernement mettre en application sa promesse de 30 millions pour financer deux sorties [culturelles par année par élève]. Ce plan peut fonctionner et doit fonctionner pour les élèves du Québec. »