Un trésor en désuétude

Le Trésor compte notamment 1,2 million de fiches documentant des centaines de mots de la langue française parlée en Amérique, principalement au Québec.
Image: Olivier Zuida Le Devoir Le Trésor compte notamment 1,2 million de fiches documentant des centaines de mots de la langue française parlée en Amérique, principalement au Québec.

Alors que son fondateur, Marcel Juneau, est décédé à la fin du mois d’août dernier, le Trésor de la langue française au Québec peine à survivre depuis que l’un de ses successeurs, Claude Poirier, a pris sa retraite en 2010. Le Trésor compte notamment 1,2 million de fiches documentant des centaines de mots de la langue française parlée en Amérique, principalement au Québec.

C’est en s’inspirant de ce qu’il avait vu en France, où des dictionnaires s’écrivent depuis le XVIe siècle, que Marcel Juneau entreprend ce vaste chantier au début des années 1970. Son premier livre publié s’intitule Contribution à l’histoire de la prononciation française au Québec. Étude des graphies des documents d’archives. L’équipe qu’il crée s’attelle alors au dépouillement d’archives, de journaux, textes littéraires pour traquer les mots distinctifs de la langue québécoise. On fait des enquêtes sur le terrain pour enregistrer des gens qui utilisent encore des mots en désuétude.

« Il n’y avait rien à l’époque. Il n’y avait aucune étude historique sur le français d’Amérique » à part les glossaires, raconte Claude Poirier, professeur retraité du Département de langues, linguistique et traduction de l’Université Laval. Marcel Juneau doit se retirer du projet en 1983, à cause de problèmes de santé, et sa succession à la tête du projet est assurée par différentes équipes.

« À un moment donné, j’ai eu jusqu’à 50 associés de recherche », dit M. Poirier. En tout, quelque 250 personnes ont travaillé sur ce projet, ajoute-t-il. En 1998, l’équipe produit le Dictionnaire historique du français québécois, paru aux Presses de l’Université Laval, que Claude Poirier prévoit de rééditer en 2020. Le dictionnaire est épuisé aujourd’hui, mais on peut retrouver ses entrées dans la portion québécoise du site de la Base de données lexicographiques panfrancophone (BDLP). On peut aussi consulter 400 000 des 1,2 million de fiches compilées par l’équipe sur le site du Trésor de la langue française au Québec.

En 2010, le professeur, atteint de la maladie de Parkinson, prend à son tour sa retraite, et personne ne peut prendre le relais pour demander des subventions, notamment aux gouvernements du Québec et du Canada. « Actuellement, il n’y a pas de professeur en titre pour le faire revivre », remarque-t-il.

« Il n’y a plus de professeur attitré, et il n’y a plus de professeur spécialiste du français d’Amérique à l’Université Laval », déplore plus globalement M. Poirier, qui ajoute que la désaffection des études québécoises est un phénomène qui sévit partout au Québec. Cependant, le centre de documentation existe toujours, et l’Académie française a récemment manifesté son intention de créer des liens avec la banque de données québécoise.

Oralité à préserver

Qui se souvient aujourd’hui du fait que le mot « caille » désignait autrefois un motif coloré inégal ou bariolé, en français du Québec, et par extension une personne dont « les opinions politiques sont indécises, qui n’est totalement en faveur ni d’un parti ni d’un autre » ?

On accolait aussi l’adjectif « carreautées » aux personnes qui se situaient, historiquement, « entre les rouges [libéraux] et les bleus [conservateurs], qui évitaient de se compromettre politiquement, qui empruntaient à différentes idéologies ». C’est ce qu’on devrait apprendre dans la nouvelle édition du Dictionnaire historique de la langue française au Québec, auquel M. Poirier tente de mettre la dernière main, grâce à une subvention de la Fondation de l’Université Laval.

Le chercheur souhaite d’ailleurs ajouter 342 nouvelles monographies dans la réédition du Dictionnaire qu’il prépare. « J’en ai 115 de faites », dit-il.

Parmi celles-ci, on retrouve des entrées aux mots « barachois », « bienvenue », « bonjour », « brunante » et « calorifère ». Le mot « canadien », à lui seul, nécessite une monographie de trente pages, beaucoup plus que le mot « québécois », passé à l’usage dans les années 1960. Claude Poirier prévoit aussi, notamment, de s’attarder aux mots « garrocher », « quétaine », « maringouin », « rapailler » et « pogner ».