Les soulèvements de Didi-Huberman 

Pour Georges Didi-Huberman, on se révolte parce qu’on n’est content ni du présent ni de ce que le passé a apporté. «On se révolte en vue d’un futur. Si on veut configurer un futur, c’est qu’on a un désir. Mais il n’y a pas de tension vers le futur sans la mémoire», dit-il.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pour Georges Didi-Huberman, on se révolte parce qu’on n’est content ni du présent ni de ce que le passé a apporté. «On se révolte en vue d’un futur. Si on veut configurer un futur, c’est qu’on a un désir. Mais il n’y a pas de tension vers le futur sans la mémoire», dit-il.

Il fallait un enfant de sept ans pour livrer la meilleure synthèse de Soulèvements, une exposition où « tout le monde est fâché, mais content d’être ensemble ». L’anecdote rapportée par sa grand-mère, par ailleurs directrice du Jeu de Paume, musée parisien où l’exposition a amorcé son long parcours en 2016, a charmé, il va sans dire, l’auditoire.

Présentée à la Galerie de l’UQAM dans une énième version après celles de Paris, Barcelone, Buenos Aires et Mexico, cette exposition qui juxtapose colère et joie propose un parcours éclaté en images (surtout), en objets et en textes. Elle offre un discours sur « les différentes formes de soulèvement depuis Goya », selon le propre résumé de Marta Gili, la grand-mère en question.

Surtout, Soulèvements est le résultat des recherches de l’historien de l’art et philosophe de réputation Georges Didi-Huberman ou, comme l’exprime Louise Déry, directrice de la galerie universitaire, une des « faces visibles de la pensée de Didi-Huberman ».

L’homme à la grande stature et pourtant humble d’esprit, de passage à Montréal, ne qualifie pas cette exposition de résultat ni de ses recherches ni de quoi que ce soit. Il n’y a jamais de fin à un projet, soutient-il. Ne lui demandez pas non plus de partager sa définition de soulèvement. « Une définition contredit l’idée de recherche infinie qui est la mienne. Toujours chercher, toujours un désir. Si vous avez une définition, vous avez la satisfaction intellectuelle de votre truc et vous passez à autre chose. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Georges Didi-Huberman se réjouit que son exposition atterrisse dans une université parce qu’elle rend hommage à ceux qui cherchent, qui se posent des questions.

Mais pourquoi se révolte-t-on ? « Parce qu’on n’est content ni du présent ni de ce que le passé a apporté. On se révolte en vue d’un futur. Si on veut configurer un futur, c’est qu’on a un désir. Mais il n’y a pas de tension vers le futur sans la mémoire », prône-t-il.

Sans fin

« L’activité philosophique est une activité qui se révolte contre celles de redéfinition. Définir quelque chose, c’est dé-fini. Ça y est, c’est fini. Non, ce n’est jamais fini. On n’arrête pas la pensée », poursuit celui qui considère les mots, et les images, comme les éléments d’une chaîne infinie.

L’humilité du penseur s’exprime de différentes manières. Dans son aveu de ne pas détenir la grande vérité. Dans le laisser-aller qui teinte cette exposition itinérante : « Paris n’est pas au centre et [le reste] en périphérie. Chaque endroit a ses soulèvements. Il n’y a pas d’échelles, tu peux être seul et te soulever », plaide-t-il.

« La pensée, c’est un mouvement. Dès que t’as des cheveux gris, on te demande des résultats. Le dernier message de Foucault, avant sa mort, c’est que la vérité est toujours dans un rapport à l’altérité. Il faut aller encore [ailleurs] pour avoir une chance de toucher quelque chose. »

Auteur prolifique — « je ne fais que ça, écrire des livres », confie-t-il dans un entretien aux représentants du Devoir —, Georges Didi-Huberman a abordé plus d’un sujet en 35 ans d’écriture, de la mise en valeur d’un peintre de la Renaissance jusque-là négligé (Fra Angelico) à l’élaboration de nouveaux rapports entre le savoir et le regard (ses Essais sur l’apparition).

Le maître de conférences est aussi connu pour sa cinéphilie. L’exposition Soulèvements, la cinquième qu’il signe depuis 1997, s’étend d’ailleurs dans les salles de la Cinémathèque québécoise. Un programme cinéma complète le tout.

Eisenstein, Pasolini, Farocki et même des cinéastes contemporains comme László Nemes (Le fils de Saul) ont déjà été l’objet des écrits de Didi-Huberman. Dans Sortir du noir (2015), le philosophe s’attarde au Fils de Saul.

« Ce qui m’a plu, c’est que le réalisateur fonce avec un point de vue cinématographique très précis. Il a trouvé un type de cadre, de focal, de couleur, une bande-son incroyable. Ce film m’a laissé une trace. »

Le texte ne lui a pas valu que des éloges. Le réalisateur Alain Fleischer, un ami, lui a reproché dans les médias d’avoir été un intellectuel tombé dans le piège de la séduction. « Beaucoup d’intellectuels, à commencer par Barthes, méprisent l’émotion bruyante, vulgaire, populaire et souvent féminine. Moi, pas du tout », assure-t-il.

Didi-Huberman s’oppose aussi à une « pseudo-radicalité » à l’égard de la fragilité. S’émouvoir n’est pas, à ses yeux, une errance ou une faute. « Je sais que l’émotion est souvent manipulée. D’accord. C’est le même problème des images, qui sont manipulées, et immondes. D’accord. Ça veut dire qu’on supprimera les images ? On pourrait dire la même chose de la sexualité. Il y a un marché, la pornographie, c’est affreux. Alors, on ne doit plus faire l’amour ? » demande-t-il en riant.

Que l’exposition atterrisse dans une université lui fait grandement plaisir, parce qu’elle rend hommage aux étudiants, à « ceux qui cherchent, qui se posent des questions ».

Pour le colloque Soulèvements : entre mémoires et désirs, vendredi, Didi-Huberman abordera un sujet délicat, celui de « l’autochtonie ». Il opposera alors la notion de racine unique et rectiligne chez Heidegger à celle d’une arborescence de racines chez Benjamin.

L’obsession des images, le classement des «corps»

Georges Didi-Huberman : Les images ne sont pas séparées du langage ni de la société ou de l’histoire. Il y a des musées qui placent d’ailleurs les oeuvres dans un contexte d’images et de textes d’une manière remarquable. C’est le cas du Reina Sofia à Madrid avec Guernica de Picasso.

Nicolas Mavrikakis : Mais vous n’avez pas le droit d’y prendre de photos…

GDH : Je ne tiens jamais compte de ça. Je me suis déjà fait disputer par des gardiens. J’attends qu’ils partent [rires]. Je ne supporte pas que l’on m’interdise l’accès à une image ou à un livre.

NM : On vous dit obsédé par les images. Il y a des années, je vous ai posé une question et pour me répondre — à l’aide d’une image — vous aviez allumé votre ordinateur, sur lequel j’ai entraperçu un nombre astronomique de fichiers de photos. Comment les classez-vous ?

GDH : J’ai des centaines de milliers de fiches. J’en fais une vingtaine par jour depuis que j’ai 15 ans, à propos d’images, de textes… Elles ne sont pas rangées comme le faisait Barthes par ordre alphabétique, mais — étant donné mon rapport à la psychanalyse — par des thèmes qui s’enchaînent les uns aux autres. C’est un peu dans cet esprit qu’est bâtie l’exposition Soulèvements. J’ai réfléchi pendant des années à la façon de classer mes images dans mon ordinateur. J’ai un système qui n’a pas de valeur universelle, autour des mots « savoirs », « lieux », « matières », « corps »… Il y a aussi un utile classement alphabétique d’artistes et une section « journaux », un journal photographique. Le fichier le plus important est celui sur le corps, subdivisé en « corps animal », « corps anatomique », « corps en mouvement », « corps érotique », « corps pathétique », « corps politique » et « corps détruits » qui concerne les guerres. L’activité photographique est présente dans ma réflexion depuis le début. J’ai même pris des photos à Auschwitz-Birkenau, comme tout le monde. En les revoyant, j’y ai vu une déambulation dont j’ai fait un récit photo, dans mon livre Écorce. Au lieu d’avoir un en-tête de chapitre, il y a une photo. Faire une image sert à voir.