L’histoire de Montréal dort dans les archives des Sulpiciens

Marc Lacasse, coordinateur au service des archives de l’Univers culturel de Saint-Sulpice, examine des plans de la ville de Montréal.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Marc Lacasse, coordinateur au service des archives de l’Univers culturel de Saint-Sulpice, examine des plans de la ville de Montréal.

Alors que l’avenir de dizaines de centres d’archives privés et agréés du Québec est entre les mains de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, qui décidera de leur financement en octobre prochain, Le Devoir est allé voir les trésors qu’abritent certains d’entre eux.

Au cours des quinze prochaines minutes, si vous habitez près du Vieux-Montréal, vous entendrez résonner l’horloge publique la plus ancienne de Montréal. Ce sont les Sulpiciens du Vieux-Séminaire, qui sont encore propriétaires de l’édifice, qui en ont installé le premier modèle entre 1701 et 1732. Elle a été remplacée en 1835 mais, jusqu’en 1881, il s’agissait de la seule horloge publique de Montréal.

Cet édifice, adjacent à l’actuelle basilique Notre-Dame, a été érigé autour de 1680. Depuis ce temps dorment ici les archives des Sulpiciens. Consciencieusement classées dans des cartons, elles relatent en détail l’histoire de la fondation de Montréal, de chacune des concessions accordées par les Sulpiciens, enregistrées dans le « livre-terrier » des prêtres, aux différents dictionnaires en langues autochtones rédigés aux débuts de la colonie.

Il faut dire que les Sulpiciens sont devenus les véritables propriétaires de la ville, lorsqu’ils l’ont rachetée, en 1663, de la Société Notre-Dame, alors en faillite. Les Sulpiciens durent notamment éponger la dette de 130 000 livres tournois qu’avait contractée la société Notre-Dame. Une fortune pour l’époque, relève Marc Lacasse, archiviste et coordinateur du service des archives des Sulpiciens.

Ils deviendront, l’année suivante, également propriétaires de la seigneurie de Saint-Sulpice. À partir de ce moment, les « seigneurs de la Seigneurie de Saint-Sulpice » règnent sur la ville, et ils en demeureront les seigneurs jusqu’à l’abolition du régime seigneurial en 1840. En 1717, ils se voient également octroyer la seigneurie du Lac-des-Deux-Montagnes, soit quelque 500 kilomètres de plus… Certains litiges au sujet de leurs propriétés diverses ont d’ailleurs perduré jusque dans les années 1960.

Décarie et les melons

Il faut dire que les Sulpiciens, contrairement aux Jésuites par exemple, n’ont pas fait voeu de pauvreté. Plusieurs venaient alors de l’aristocratie française. Ils se sont simplement engagés à faire don de leurs biens à leur communauté. Le titre de l’exposition montée par les Sulpiciens à l’occasion du 375e anniversaire de Montréal en fait foi : De l’idéal mystique à l’entreprise seigneuriale : les Messieurs de Saint-Sulpice à Montréal. Une dernière visite de l’exposition est prévue le 1er septembre prochain.

Le fondateur de la compagnie des prêtres de Saint-Sulpice, Jean-Jacques Olier, n’a pourtant jamais vu la Nouvelle-France. Il a cependant participé, suivant Jérôme Le Royer de la Dauversière, à la fondation de la société Notre-Dame pour la « conversion des sauvages de la Nouvelle-France », menée par Paul Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir À gauche: un abrégé du catéchisme de la pénitence rédigé par François de la Garde (1729-1784). À droite: un lexique mohawk (1729-1793) 

C’est en 1657 que les quatre premiers Sulpiciens arrivent à Montréal. Douze ans plus tard, ils seront 17, deux d’entre eux ayant été tués par des Iroquois. En tout, 150 Sulpiciens ont quitté la France pour s’établir au Canada.

Dans le « livre terrier » de la ville de Montréal, patiemment écrit à la main et annoté durant plus de 100 ans, est consignée chacune des concessions accordées à des colons par les Sulpiciens. On retrouvera par exemple celle accordée à la famille Décarie, à l’ouest du centre-ville, dans ce qu’on appelle aujourd’hui Notre-Dame-de Grâce, dont les descendants donneront à terme son nom à l’actuelle autoroute Décarie.

« C’est ce Décarie qui a introduit le melon de Montréal », raconte Marc Lacasse. Ce melon, très prisé, avait une grande valeur, dit M. Lacasse. Sur le site Quelle histoire !, qui raconte l’histoire des races et des semences du Québec, on dit même que ces melons onéreux étaient gardés par des hommes armés. Plus tard, le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau fera graver chaque année ses initiales, L.A.T. sur un de ces fruits de gourmet. C’est au moment de la construction de l’autoroute 15 que les descendants des Décarie ont cédé les terres et ont donné le nom de leur ancêtre à la voie rapide.

Un caractère unique

Au départ, les Sulpiciens sont venus en Nouvelle-France pour éduquer de nouveaux prêtres et pour, à la suite des Jésuites, évangéliser les Amérindiens.

Leurs volumineuses archives comptent d’ailleurs de nombreux dictionnaires, notamment de mohawk, de huron et d’algonquin. Dans l’exposition que les Sulpiciens ont montée, à l’occasion du 375e anniversaire de Montréal, on peut voir le Catéchisme de la pénitence, signé de François de la Garde, traduit en algonquin. Les Sulpiciens sont aussi les fondateurs du Collège de Montréal et du Collège André-Grasset.

Marc Lacasse exhibe d’ailleurs un document du XVIIIe siècle sur lequel on lit la pétition voulant que le Collège de Montréal, qui était alors situé à la Longue Pointe, déménage plus près du Vieux-Montréal. Une autre missive, signée de nul autre que le comte de Frontenac, donne accès aux islets de la rivière des Mille Îles aux Sulpiciens.

À partir de la Conquête, les Sulpiciens sont moins bien vus de la Couronne britannique. « Le gouvernement de Londres voulait au Canada un clergé national formé uniquement de prêtres séculiers, qu’il croyait plus malléables », écrit à ce sujet le Sulpicien Rolland Litalien. En 1840, « ils ont été confirmés dans tous leurs biens, à condition qu’en particulier les marchands anglais puissent devenir propriétaires de leur emplacement », poursuit-il.

Les archives conservées par les Sulpiciens de Montréal, qui sont agréées depuis 2016, ont un caractère unique. En effet, tous les documents de la Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice de France ont été détruits au moment de la Révolution française en 1789.

 
 

Une version précédente de ce texte, qui indiquait que le premier ministre du Québec de 1920 à 1936 se dénommait Louis-André Taschereau, a été corrigée.