Vérités et mensonges historiques en Estrie

Yannick Laverdière, de la Société d’histoire de Sherbrooke, recommande aux familles de ne pas trier leurs documents avant de les donner aux archives.
Photo: Caroline Montpetit Le Devoir Yannick Laverdière, de la Société d’histoire de Sherbrooke, recommande aux familles de ne pas trier leurs documents avant de les donner aux archives.

Alors que l’avenir de dizaines de centres d’archives privés et agréés du Québec est entre les mains de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, qui décidera de leur financement en octobre prochain, Le Devoir est allé voir les trésors qu’abritent certains d’entre eux.

Lorsque, au début des années 1950, il signe un contrat avec le Canadien de Montréal, le jeune ailier gauche de hockey Normand Dussault gagne environ 7000 $ par année. On lui accorde de plus 500 $ par saison pour payer sa pension. Autres temps, autres moeurs, et autres salaires… Ce contrat, écrit à la main, fait partie des documents qu’on trouve au centre d’archives de la Société d’histoire de Sherbrooke. « C’est un document que la famille voulait jeter », raconte Yannick Laverdière, l’étudiant en histoire qui me reçoit dans le bâtiment historique de la ville de Sherbrooke. À ce propos, les archivistes recommandent aux familles de ne pas trier leurs documents avant de les donner.

Révolu, également, le temps où les institutrices devaient s’abstenir de se marier pour garder leur poste. Le « Guide de la bonne institutrice », daté du 5 mars 1878 et sagement écrit à la main, que l’on trouve dans le fonds Saint-Georges-de-Windsor, détaille les obligations de ladite institutrice.

Celle-ci doit donc s’abstenir d’avoir « de longues fréquentations sans surveillance » et « ne jamais se promener seule avec un jeune homme », en voiture ou autrement. Elle doit « se distinguer par sa conduite, sa piété et sa modestie, être le modèle d’une fille chrétienne », et ne pas négliger de se confesser tous les mois.

Des journaux payés en chiffon

 
Photo: Caroline Montpetit Le Devoir Le «Gui­de de la bonne institutrice», daté du 5 mars 1878 et sagement écrit à la main, que l’on trouve dans le fonds Saint-Georges-de-Windsor, détaille les obligations de ladite institutrice.

Il fut un temps où le papier, comme l’argent d’ailleurs, était rare dans les Cantons-de-l’Est. Tellement rare, en fait, que les lecteurs du journal Sherbrooke Gazette, imprimé en chiffon en 1837, payaient parfois aussi en chiffon leur abonnement au journal plutôt qu’en argent, poursuit Yannick Laverdière. À l’époque d’ailleurs, les journalistes eux-mêmes se faisaient parfois payer en « nature », en suif, en sucre, en blé d’Inde, en porc salé, en beurre ou en fromage.

L’histoire de la publication de journaux dans la région de Sherbrooke remonte au XIXe siècle. Le plus ancien d’entre eux est sans doute le journal anglophone St-Francis Courrier, paru entre 1831 et 1836. Du côté des francophones, c’est le Pionnier qui est paru le premier.

C’est toute une époque qui surgit lorsqu’on tourne les pages jaunies de ces journaux, consciencieusement préservés au centre d’archives. On y trouve autant les feuilletons des romans à la mode de l’époque que les sermons de l’Église catholique sur la place de la femme à la maison. Le Progrès de l’Est succédera au Pionnier, à sa fermeture, en 1902.

La Société d’histoire de Sherbrooke publiait jusqu’en 2015 le périodique Le confluent, qui s’intéressait à différents aspects de l’histoire régionale.

On y retrace notamment l’histoire de Joseph-Anatole Desfossés, un « guérisseur » qui élit domicile à Sherbrooke en 1935, et qui sera l’objet de plusieurs poursuites judiciaires. Le charlatan a été mis aux arrêts pour avoir enfreint un article du Code criminel du Canada, qui interdisait alors de « dire la bonne aventure et de pratiquer la sorcellerie ». Soixante-huit témoins affirmeront cependant en cour avoir été guéris par Desfossés.

Dans un autre numéro du Confluent, portant sur la guerre froide, on apprend que dans les années 1960, le rapport d’un coordonnateur à la défense civile en Estrie, Aimé Biron, soulignait « qu’en cas de conflit nucléaire, la ville de Sherbrooke et les Cantons-de-l’Est agiraient comme secteur tampon entre les États-Unis et l’Union soviétique ». Des articles du quotidien La Tribune conseillent alors les citoyens qui souhaitent se construire un abri contre la radioactivité, en cas de guerre nucléaire. En 1983, on aurait compté 700 à 800 abris antinucléaires dans la région.

L’histoire de Sherbrooke est jalonnée d’éléments cocasses. C’est le cas notamment du faux centenaire de la ville, qui a été célébré en 1937.

« C’était un faux centenaire, parce que la ville a été fondée en 1802 », dit Yannick Laverdière. Ces célébrations visent alors surtout à relever l’économie de la ville, éprouvée par la crise. C’est à John Hayes que l’on doit la création du centre d’archives de Sherbrooke. Médecin et homme politique, c’est lui qui a fondé en 1927 la Société d’histoire des Cantons-de-l’Est, aujourd’hui devenue la Société d’histoire de Sherbrooke. Ancien maire de Richmond,il rêvait « d’une société historique vouée à la conservation des documents, à la recherche en histoire régionale et à la diffusion du patrimoine ».


Une version antérieure de cet article, qui mentionnait que la ville de Sherbrooke a été fondée en 1902, a été corrigée.