Un flou «queer» dans l’art

La directrice artistique de l’organisme Nos corps, nos histoires, Kama La Mackerel
Photo: Vo Thien Viet La directrice artistique de l’organisme Nos corps, nos histoires, Kama La Mackerel

« Il nous a trahis, condamne Jordan Arseneault, en parlant de l’homme de théâtre qui a fait couler le plus d’encre cet été. Et il est gai ! Il est tellement loué, acclamé, qu’il est divorcé de la réalité actuelle. » Le jeune homme, qui se présente sur scène souvent sous son nom de « drag », Peaches Lepage, pense même changer de nom de scène. Les scandales de SLĀV et de Kanata, poursuit M. Arsenault, illustrent à quel point nos institutions théâtrales et culturelles sont peu progressistes. Et l’un des remèdes, selon lui, réside dans la performance queer, qui vient brouiller les genres.

L’auteur, acteur, performeur et militant a fait partie des participants au tout premier Camp de performance queer, en 2016 — l’année suivante également —, pendant lequel il a proposé un atelier intitulé Fear drag. Ici, les apprentis drag-queens ne portent pas des perruques ou des costumes flamboyants mais les peurs des autres participants, et apprennent à les faire leurs. Le troisième Camp de performance queer, qui débute mardi et se poursuivra jusqu’au 23 août, se veut un pont ludique et politique entre scènes reconnues et communautés d’artistes underground.

« Je trouve dommage qu’il y ait un si grand clivage entre le communautaire et le professionnel, remarque Miriam Ginestier, codirectrice artistique et générale du Studio 303 et cofondatrice de l’événement avec Michael Toppings de Montréal, Arts interculturels et Olivier Bertrand, de La Chapelle. À Montréal, il y a beaucoup de choses grand public, je pense notamment au festival Fierté. Puis ensuite il y a le palier très “DIY” [fait main], non rémunéré. Je voulais faire un pont entre l’autoproduction et la “grande scène”. »

Montréal, reconnue pour sa foisonnante création hors norme, n’a pas de lieu consacré à l’art queer. « Même si Montréal est un peu une capitale queer au Canada, on est pauvres en institutions culturelles queer. C’est juste bizarre que, dans cette ville, il n’y ait pas de lieux phares [pour ça], alors c’est quelque chose que je voulais pousser. »

Même si Montréal est un peu une capitale queer au Canada, on est pauvres en institutions culturelles queer

Inspiré du Camp rock pour filles, qui permet aux adolescentes de s’initier au rock, le Camp de performance fait se succéder des prestations, des rencontres, des ateliers, des soirées dansantes. La chorégraphe allemande Antonia Baehr présentera une performance inspirée des animaux disparus — « ils ont tous un aspect farfelu, comme mes amis et amies », dit la créatrice. Le Studio 303 accueillera un party pyjama, où les écrans seront proscrits pour encourager le dialogue entre les participants. L’humoriste Tranna Wintour offrira un atelier de stand-up. La programmation vise à ouvrir la définition de « performance » comme forme d’art parfois un peu hermétique. « C’est intéressant que Tranna figure dans la [programmation] cette année, observe Jordan Arseneault. La performance veut toujours brasser les catégories ! Moi, j’utilise le lipsync dans ma pratique. Pour être de l’art, il faut que le queer brasse toujours les catégories [entre les disciplines]. »

Une déconstruction

Organisé en mai à l’UQAM, le colloque international L’art queer de la performance s’est intéressé à la très large définition que peut prendre la performance. On y a abordé notamment la militance, la lutte contre l’homophobie, l’espace public. « Ce que la théorie queer — et la performance queer par ricochet — vient nous enseigner, c’est que tout est performance, explique Jorge Calderón, coorganisateur du colloque et professeur de littérature française et québécoise, aussi affilié au Département de genre, sexualité et études féminines de l’Université Simon Fraser, à Burnaby, près de Vancouver. Tant au niveau artistique que social, le discours queer agit comme remise en question critique des normes. »

En ce sens, il n’existe pas d’art queer qui ne revendique pas une déconstruction, appuie le professeur. Selon lui, nous vivons à un moment charnière dans la visibilité des minorités sexuelles. « C’était un bon moment [pour organiser le colloque] parce que je trouve que les performances queer sont très visibles, on n’a qu’à penser à des télé-réalités comme RuPaul’s Drag Race et à comment cette émission est reprise par les médias grand public. »

Indrit Kasapi, chorégraphe et metteur en scène torontois, cofondateur de la compagnie LemonTrees Creations et qui présentera notamment un spectacle et un atelier au Camp de performance queer, tient un discours similaire. « Je crois que je suis peut-être partial, mais oui, il se passe quelque. Le seul fait que notre pièce Men Seaking Men, qui est une oeuvre très queer, soit en tournée, ça le démontre. L’Amérique du Nord a été très ébranlée par la tuerie du club Pulse [d’Orlando] et nous avons besoin de nous montrer, de nous rendre visibles. »

Risque de récupération

Difficile d’ignorer que le Camp se déroule en même temps que le festival de la Fierté. Un autre événement vient aussi agir comme option aux festivités officielles, il s’agit du festival (à part) tenir, dirigé vers les jeunes personnes queer, trans, racisées. Cet événement se déroule dans le cadre du programme de mentorat Nos corps, nos histoires. Lectures de poésie, ateliers et défilé de mode font notamment partie de la programmation. Pour Kama La Mackerel, directrice artistique de l’organisme et artiste elle-même, il ne serait pas impossible de voir des artistes queer et de couleur au sein des structures plus institutionnelles. « J’ai animé pendant cinq ans une soirée mensuelle qui s’appelait Gender Blender, commente celle qui a une pratique de conteuse et de poète. Évidemment, j’y ai vu de nombreuses performances d’artistes queer et racisées. Je ne vois aucun mal à ce que nos institutions tiennent ce genre d’événements. La question à se poser, c’est quand cela se produit, qui en conserve réellement le leadership ? Est-ce que ce seraient les femmes trans noires, par exemple, qui les piloteraient ? On peut en douter. » Organisé par les jeunes issues des communautés qu’il vise à représenter, (à part) tenir offre justement une visibilité à des personnes qui sont particulièrement peu représentées dans le champ culturel institutionnel.

« Ce qui est intéressant avec la théorie queer, c’est qu’elle se réinvente constamment, avance Jorge Calderón. Elle ne fixe pas les identités. Dans cette gigantesque diversité, jamais définie, c’est intéressant qu’il y ait de plus en plus d’événements qui s’en revendiquent. Nous sommes toujours dans des processus de construction et de déconstruction. »

Camp de performance queer / (À part) tenir

du 14 au 23 août au Studio 303, au MAI et à La Chapelle / jusqu’au 19 août, dans plusieurs lieux à Montréal