Ces civils internés sur l’île Sainte-Hélène pendant la Seconde Guerre mondiale

Les amateurs d’histoire seront saisis devant les éléments d’époque inclus dans le jeu d’évasion Prisonniers du Camp S/43, dont la copie d’une réelle lettre d’un détenu.
Photo: Elias Touil Les amateurs d’histoire seront saisis devant les éléments d’époque inclus dans le jeu d’évasion Prisonniers du Camp S/43, dont la copie d’une réelle lettre d’un détenu.

En uniforme beige, affublés d’une cible orange dans le dos, des détenus travaillent dans le jardin de l’île Ronde. Nous sommes entre 1940 et 1943, et Montréal héberge sur l’île Sainte-Hélène des prisonniers de guerre, mais aussi des civils envoyés par la Grande-Bretagne. Le Musée Stewart raconte dans un jeu d’évasion l’époque où on l’appelait le « Camp S/43 ».

« Entrez et mettez-vous contre le mur. Taisez-vous ! » Matraque à la main, le gardien n’a pas l’air de plaisanter. Et pourtant. Nous venons volontairement d’accepter d’être enfermés afin de participer au jeu d’évasion Prisonniers du Camp S/43 proposé au public depuis quelques semaines par le Musée Stewart. Notre groupe composé de sept personnes aura exactement 45 minutes, cellulaire en main, pour venir à bout des énigmes du jeu et être libéré.

Inspiré de faits réels, ce jeu d’évasion propose un voyage dans le temps dans l’histoire de l’île Sainte-Hélène au cours de la Seconde Guerre mondiale. Entre 1940 et 1943, le bâtiment principal du musée, utilisé à l’époque comme arsenal militaire, devient un camp d’internement. Alors que la France vient de tomber dans les mains de l’Allemagne nazie, l’Italie de Mussolini entre en guerre le 10 juin 1940 contre les Alliés.

Photo: Claude Roy Entre 1940 et 1943, le bâtiment principal du Musée Stewart, utilisé à l’époque comme arsenal militaire, devient un camp d’internement.

À ce moment-là, la Grande-Bretagne, sous tension, veut éviter tout acte de sabotage et renforce sa sécurité intérieure par des moyens radicaux : l’arrestation arbitraire et l’envoi au Canada et en Australie de marins marchands et de civils allemands ou italiens soupçonnés à tort ou à raison d’adhérer aux idéologies nazies ou fascistes. Au total, 7000 prisonniers sont envoyés au Canada au cours de l’été 1940 et emprisonnés dans un des 25 camps d’internement réquisitionnés par le gouvernement fédéral, dont 9 au Québec et 11 en Ontario. Un de ces camps se trouvait juste en dessous du pont Jacques-Cartier. Il portait le nom de Camp S/43. Les 400 Italiens y étant enfermés provenaient de l’Ettrick, le troisième navire de prisonniers à quitter la Grande-Bretagne. Leur détention dura jusqu’au 1er novembre 1943, date de la fermeture du camp.

« Au printemps 1940, face aux bouleversements en Europe, la Grande-Bretagne a peur que ces gens-là se soulèvent. Alors on ne court aucun risque, on va les interner, raconte l’historienne Maryse Bédard, dont le mémoire sur le Camp S/43 a aidé à l’élaboration du jeu d’évasion. La sécurité nationale prend le pas sur les libertés individuelles et tous les citoyens italiens ou allemands immigrés en Grande-Bretagne depuis moins de 20 ans sont ciblés. Certains y étaient nés, d’autres ne parlaient même pas italien. Et il y avait parmi les prisonniers des antifascistes militants. »

7000
C'est le nombre de personnes envoyées au Canada au cours de l'été 1940 par la Grande-Bretagne dans un des 25 camps d'internement.

Erreur sur la personne

Des Juifs italiens ou allemands se sont même retrouvés parmi les prisonniers, avant que la confusion ne soit levée et qu’on leur accorde le statut de réfugiés.

L’arrière-grand-père de notre guide au Musée Stewart, Ariane Bousquet, a lui-même été enfermé pendant trois ans au camp de Petawawa en Ontario, alors qu’il avait fui l’Europe avec sa famille afin d’échapper au service militaire obligatoire.

Dans ces camps, la Convention de Genève est respectée et les conditions des détenus sont plutôt bonnes. « Dans les témoignages de cette époque, ils parlent tous du froid et de l’humidité de l’île Sainte-Hélène, mais ils mangeaient très bien, car il y avait beaucoup de cuisiniers italiens parmi les prisonniers », raconte Maryse Bédard. Au point où les gardiens s’invitaient à leur table. Cependant, la privation de liberté, souvent injustement, l’éloignement de la famille ont eu des effets psychologiques considérables. « Ma grand-mère raconte qu’après sa libération, il n’a plus jamais parlé de cette période-là », indique Ariane à propos de son aïeul.

Faire vivre le souvenir

Photo: Elias Touil Les gardiens semblent intimidants mais peuvent fournir des indices utiles.

Il reste très peu d’éléments témoignant de cette participation du Canada à la Seconde Guerre mondiale : quelques barbelés sur l’île Sainte-Hélène, ou des récits comme la biographie Isle of the Displaced : Italian. Scot’s Memoirs of Internment during the Second World War de Giuseppe Joe Pieri, un des prisonniers du Camp S/43.

« C’est un secret bien gardé, entre autres car les archives n’ont été accessibles qu’à la fin des années 1980, et parce qu’il y a un malaise vis-à-vis de l’internement civil. Cela va à l’encontre des valeurs prônées par le Canada », explique Mme Bédard.

Plusieurs témoignages font état de tentatives d’évasion, dans un camion de la Croix-Rouge, en creusant un tunnel ou à la nage en traversant le Saint-Laurent. Aucune ne réussit. Le scénario du jeu s’appuie sur la tentative d’évasion du 24 juillet 1942, au cours de laquelle trois prisonniers ont profité d’une séance de baignade pour s’échapper à la nage. Ils furent rattrapés quelques heures plus tard.

Nous sommes donc le 25 juillet 1942. Influencés par la tentative d’évasion de leurs codétenus, les prisonniers d’un jour décident eux aussi de tenter leur chance en s’évadant par le tunnel. Divisés en deux camps, les communistes et les libéraux, nous partons donc à la recherche du plan menant au tunnel, et de la clé permettant d’ouvrir la cellule, aménagée par ailleurs dans les anciennes toilettes des détenus. Lumière tamisée, menottes au sol, gardiens intimidants, la mise en scène est soignée.

Amateurs d’histoire, vous jubilerez devant les éléments d’époque inclus dans le jeu, dont la copie d’une lettre d’un prisonnier, ou celle du plan du véritable tunnel. Amateurs de jeux d’évasion, vous risquez d’être un peu déçus par des énigmes qui gagneraient à être plus élaborées. Petit clin d’oeil cependant à ce cadenas particulier qui nous a donné des sueurs froides. Quant aux gardiens, sachez qu’ils ne sont pas insensibles à une petite sucrerie en échange d’indices. Certains joueurs allant même jusqu’à user de leurs charmes, selon les confessions de notre gardien du jour, Boris. Malgré ses remontrances au cours du jeu, il fut très généreux en indices, nous permettant de nous évader dans le temps alloué et de regagner l’année 2018.

Prisonniers du Camp S/43

Le jeu d’évasion du Musée Stewart sera proposé les 11 et 25 août, ainsi qu’un samedi sur deux cet automne.