Un village au coeur de la cité

Les deux pyramides de ce qui constituait le Village olympique, en 1976, ont été dessinées par les architectes Roger D’Astous et Luc Durand.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Les deux pyramides de ce qui constituait le Village olympique, en 1976, ont été dessinées par les architectes Roger D’Astous et Luc Durand.

Un village, deux pyramides, quatre bâtiments et un legs olympique trop souvent dans l’ombre du stade voisin. Le complexe qui aura logé les athlètes des JO de 1976 fonctionne aujourd’hui, et plus que jamais, comme un véritable hameau urbain. Deuxième texte d’une série estivale sur des bâtiments phares de la métropole.

Elles n’agissent pas en phare urbain comme le Stade olympique et sa tour penchée, mais les deux pyramides (ou quatre demi-pyramides) du jadis Village olympique demeurent un incontournable repère dans les environs du parc Maisonneuve.

Les deux paires de bâtiments réalisées par Roger D’Astous et Luc Durand ont toujours été dans l’ombre du stade de Roger Taillibert. Il pourrait difficilement en être autrement : le stade, c’est le monument de tous les Jeux olympiques (JO). Dans le cas des seuls tenus au Québec, il aura aussi été l’emblème du fiasco financier.

Lors de sa construction (1974-1976), le Village olympique n’a pas été épargné par la controverse. Sujet de corruption, ou de soupçon de corruption, le chantier à l’angle des rues Sherbrooke et Pie-IX a même été stoppé, et le bureau des architectes, visité par les enquêteurs. Bien que le projet fût terminé à temps, contrairement au stade livré sans mât, D’Astous et Durand ont stoppé leurs activités pendant cinq ans.

Conçu pour loger les athlètes, le Village est devenu, après la quinzaine olympique, un parc résidentiel entièrement locatif. Quatre décennies plus tard, le complexe se tient toujours debout, dans son intégralité presque totale. Les appartements sont les mêmes, aucune fusion n’a été opérée. Il faut dire que les murs séparateurs forment l’armature de chaque demi-pyramide. En défoncer un serait comme retirer une pièce d’un château de cartes.

Seul l’environnement immédiat a été modifié depuis qu’un projet d’habitation voisin a coupé la vue sur le golf municipal de Montréal. Le haut des pyramides est en effet réputé pour offrir un vaste panorama. À la fois attrait visuel et observatoire : pour le photographe Alain Laforest, cette double fonction fait des pyramides un précieux site.

« Quand on roule vers l’ouest, elles sont un repère aussi fort que le mât du stade, juge celui qui a longtemps dirigé le Département de photographie du Centre canadien d’architecture. Sur le toit, la vue à 360 degrés permet de comprendre la ville. C’est un des rares endroits où l’on peut saisir ça. »

Connaître la bête

Photo: Catherine Legault Le Devoir Alain Laforest

Le professeur de photographie à l’École d’architecture de l’Université de Montréal ne prétend pas être un spécialiste de l’architecture brutaliste, celle en béton brut, à la rigidité géométrique et à l’absence de fioritures, comme le complexe des JO. Il estime cependant connaître suffisamment bien « la bête », de l’intérieur, pour l’apprécier.

Depuis 25 ans, Alain Laforest fréquente l’endroit pour rendre visite à sa mère. Il l’a vu évoluer… pour le mieux, assure-t-il. Aujourd’hui, c’est un véritable village, avec tous les services, qui fourmille à l’intérieur des pyramides.

Restos, petit marché, bureaux gouvernementaux, garderie, clinique… Il y a de tout au rez-de-chaussée, vaste espace public qui attire même, selon Alain Laforest, les élèves de l’école voisine.

Sur le toit, la vue à 360 degrés permet de comprendre la ville. C’est un des rares endroits où l’on peut saisir ça.

Rencontré sur place, l’auteur Yves Lever, locataire depuis les premiers temps, assure que l’ensemble du site lui sert de terrain de jeu, et le réseau d’escaliers et corridors, de sentier. « Je descends au 1er étage. Je file ensuite jusqu’au bout de la pyramide B. Je reviens en montant jusqu’au 19e. Il faut que ça vaille la peine », énumère-t-il, en précisant qu’il s’agit d’un parcours de 45 minutes.

« Les résidents n’ont qu’à traverser la rue Viau et ils sont dans le parc Maisonneuve et le Jardin botanique », note Alain Laforest. Cet emplacement à la fois urbain et champêtre donne au Village olympique, à son avis, son cachet.

Simples et désaxées

« Les deux pyramides ne sont pas dans le même axe. L’une couvre un axe nord-sud, l’autre penche vers ouest-est. Ça rend l’ensoleillement super intéressant et les vues, exceptionnelles », insiste Alain Laforest.

Les ailes de chaque pyramide ne se font pas face, mais se situent sur des lignes parallèles. Si on pouvait les faire avancer, elles se frôleraient sans se cogner l’une sur l’autre.

Le Village se démarque aussi pour la simplicité de ses lignes et détails, d’une pyramide à l’autre. L’ensemble titille la symétrie, avec comme point de jonction, entre les bases pyramidales, une piscine, notable des airs par son toit répétant les formes triangulaires.


Les escaliers, apparents depuis la rue Sherbrooke, cassent quant à eux la rigidité des façades. Pour Alain Laforest, la diagonale « très forte » qu’ils forment correspond à cette « fameuse séparation de fonctions dans l’architecture moderniste », dont il cite d’autres exemples.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Les ailes de chaque pyramide ne se font pas face, mais se situent sur des lignes parallèles. Si on pouvait les faire avancer, elles se frôleraient sans se cogner l’une sur l’autre.

« La cabane des ascenseurs forme l’axe central du bâtiment, note-t-il. Elle est bien visible. Le principe veut que les espaces doivent être compréhensifs en les regardant. À chaque fonction sa forme : c’est la grande religion du modernisme. »

La disposition des logements est une importante caractéristique de l’oeuvre de D’Astous et Durand. À l’instar des chambres d’un motel, les habitations se trouvent du même côté.

Exempts de corridors intérieurs, les étages sont dotés de coursives par lesquelles on accède aux logements. La largeur de ces paliers extérieurs laisse croire à Alain Laforest que la construction s’est faite dans un contexte de peur. Il fallait éloigner les chambres de la rue, afin de ne pas revivre le cauchemar des précédents JO, ceux de Munich, dont le Village des athlètes avait été la cible d’attentats.

« Il était beaucoup question de sécurité, reconnaît Luc Durand, joint chez lui quelques semaines avant son décès en mars 2018, à 89 ans. On a suivi les consignes, il fallait être vigilant. Mais les parapets et les appartements reculés sont venus dans la composition. »

Recourbés, les parapets protègent de… l’hiver. Ils ont un effet repoussoir. « La neige ne rentre pas dans les coursives. Le vent pousse et rejette constamment la neige », explique l’architecte à leur sujet dans le film Roger D’Astous (2016) d’Étienne Desrosiers.

Ensemble, D’Astous et Durand n’auront pas réalisé que ces pyramides, mais elles auront été leur premier et plus imposant projet commun. Ce dernier les aura réunis jusqu’au cinéma. Le même Étienne Desrosiers sortira en 2019 un documentaire consacré, cette fois, à Luc Durand.