Une nouvelle décrivant un viol entraîne la démission de la directrice de la revue «XYZ»

La revue littéraire prône avant tout la liberté d’expression et la qualité de l’écriture, selon l'éditeur Jacques Richer.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La revue littéraire prône avant tout la liberté d’expression et la qualité de l’écriture, selon l'éditeur Jacques Richer.

La directrice de XYZ. La revue de la nouvelle, Vanessa Courville, a claqué la porte de la rédaction le 14 juillet, refusant de cautionner un texte du prochain numéro dont la chute raconte une scène d’agression sexuelle.

« Ma démission s’inscrit dans le contexte social actuel des mouvements #AgressionNonDénoncée et #MoiAussi. Elle constitue une résistance nécessaire face aux représentations des corps violés en littérature afin de comprendre les violences qui marquent le corps des femmes et des personnages féminins depuis des lustres », s’offusque dans une lettre envoyée au Devoir celle qui est aussi chargée de cours à l’Université de Sherbrooke.

Par ce geste, elle dit quitter un milieu où s’exerce « du machisme ordinaire » et « une culture de boys’ club » où les femmes peinent à se faire une place, encore plus à des postes de décision.

Mme Courville s’était jointe à la revue de création littéraire en janvier avec le mandat de mener à terme le numéro à paraître en août sur le thème « armes », entamé par l’ancien directeur. Considérant son arrivée récente, l’ex-directrice n’a pas exigé le retrait de la nouvelle, mais plutôt demandé que son nom soit remplacé par celui de l’ancien directeur. Devant le refus ferme de l’éditeur, Jacques Richer, elle a remis sa démission.

Une décision jugée « inacceptable » au sein du comité de rédaction, formé de 15 écrivains. « Tout le monde s’est dit aussi bien que ça arrive tout de suite car elle n’a pas sa place dans une revue de création littéraire comme la nôtre », indique l’éditeur. S’il dit comprendre le malaise de Mme Courville en lisant la nouvelle, il estime qu’elle a commis « une faute professionnelle » en l’avertissant seulement deux jours avant que le tout ne soit envoyé à l’imprimerie.

La nouvelle en question est signée par l’écrivain David Dorais, membre du comité de rédaction. « Il s’agit d’un pastiche du jeu de société Clue, dans lequel le personnage de Mlle Scarlett se fait prendre en chasse dans un manoir anglais par les autres personnages », décrit l’auteur dans un échange de courriels avec le Devoir. À la toute fin de ce « jeu cruel », la femme ne se fait pas tuer, comme le lecteur pourrait s’y attendre, mais violer.

C’est de la violence gratuite, un viol pur et simple du personnage féminin, alors que les autres observent la scène en silence

Une fin « violente », qui « dérange », mais qui « ne va pas trop loin », aux yeux de l’éditeur de la revue, en poste depuis une trentaine d’années. « La nouvelle est très bonne, très efficace, elle est menée avec finesse, l’intrigue se tient », poursuit M. Richer. De l’avis général, elle méritait de continuer de figurer dans le numéro.

Suivant la suggestion d’une membre du comité — après un débat de plusieurs jours par courriels engendré par la réaction de Mme Courville —, le récit a toutefois été amputé de sa phrase finale, faisant place à moins de description. « À la fin, on sait que Mlle Scarlett est attachée à la table de billard, on lui a arraché sa petite culotte et [l’un des personnages] dépose sur la table les armes, le pistolet, le chandelier, etc. La violence n’est pas décrite, elle est suggérée », soutient l’éditeur.

Aucun tabou

Même avec quelques mots de moins, Vanessa Courville reste inflexible : « C’est de la violence gratuite, un viol pur et simple du personnage féminin, alors que les autres observent la scène en silence. » Elle regrette que le récit reconduise la représentation de la culture du viol tout en la banalisant.

Sans s’opposer à ce que la littérature aborde un sujet si délicat, elle croit essentiel qu’« une mise en perspective dans la narration » accompagne la description pour laisser comprendre aux lecteurs que l’auteur dénonce le viol. Un aspect qu’elle ne retrouve pas dans l’histoire de M. Dorais.

Au contraire, Jacques Richer juge que le narrateur n’a pas à prendre parti puisque la violence du récit et la description des personnages responsables de l’irréparable parlent en soi. « Il démontre une réalité, celle d’un groupe de gens pervers, blasés et riches, qui ne savent plus quoi faire dans la vie, dit-il. La littérature n’a pas à tout niveler, ça va être plate à mort sinon. »

La revue littéraire prône avant tout la liberté d’expression et la qualité de l’écriture, rappelle-t-il, et le comité est capable de savoir lorsque les textes proposés dépassent les limites de l’acceptable. Plusieurs propositions soumises pour cette édition ont d’ailleurs été refusées.

À son avis, tous les sujets, même les plus tabous, peuvent et doivent être abordés par la littérature. « Si on expurgeait de la littérature tout sujet violent, oublions Crime et châtiment, oublions les livres d’Anne Hébert, ne lisons plus Lolita de Nabokov. Est-ce que tout doit être joli ? Ce n’est pas ça la vie, la vie est dure. La littérature l’exprime », poursuit M. Richer.

Une opinion partagée par David Dorais. Que ce soit à travers des émotions agréables (amour, amitié, courage) ou désagréables (mort, maladie, violence), « la littérature est un espace privilégié » pour aborder tous les sujets.

18 commentaires
  • Gilles Tremblay - Inscrit 26 juillet 2018 03 h 34

    Allez hop cascade! bon débarras.

    Parfait comme cela. Mme Courville pourra retourner chez les bonnes soeurs. Le clos idéal pour les féministe débridés désireuses de se gaver de sencure érotique.

    • Chantale Desjardins - Abonnée 26 juillet 2018 08 h 29

      Drôle de façon de régler une situation qui mérite une étude plus approfondie. Madame Courville a droit d'exprimer son point de vue comme les personnes qui ne pensent pas comme elle. Au Québec, on solutionne un litige par un bon débarras: "retourne chez les bonnes soeurs". Venant d'un homme, c'est peu flatteur.

    • Nancy Teasdale - Inscrite 26 juillet 2018 09 h 00

      Parce vous considérez que le viol est une forme d'érotisme?

  • Laure Neria - Abonnée 26 juillet 2018 07 h 16

    Conflit d'intêret

    Ce qui me choque, c'est surtout que l'auteur de la nouvelle en question soit également membre du comité de rédaction de la revue. On appelle cela communément du conflit d'intérêt. Cela dit déjà l'impartialité du comité de lecture et le niveau d'ouverture de la revue...

  • Marcel Vachon - Abonné 26 juillet 2018 07 h 23

    XYZ

    Je partage votre opinion. Bravo.

  • Caroline Mo - Inscrite 26 juillet 2018 08 h 28

    L'humain est un animal violent

    Madame Courville,

    La violence n'est-elle pas toujours gratuite?

    L'Histoire de tous les pays est marquée par des violences gratuites. De nos jours, il y a des gens qui filment cette violence avec leur téléphone tandis que d'autres se noient, se font agresser sexuellement, se font taper dessus, se font tuer.

    Nous sommes dans la fiction. Une femme se fait violer. Le viol, c'est terrible. Ce n'est pas parce qu'on décrit une scène de viol qu'on l'approuve. Relisez Shakespeare, Dumas (La reine Margot), Soljenitsyne, Rouge Brésil de Jean-Christophe Rufin (avec des Indiens cannibales), Patrick Sénécal et ses sept jours du Talion (le viol suivi du meurtre d'une fillette et la vengeance implacable du père), etc. L'être humain est violent, méchant, jaloux, cupide, sanguinaire, etc.

    Cessez cette censure (elle-même violente et gratuite) et laissez les artistes s'exprimer. Que ceux qui aiment leur travail les suivent.

  • Julie Mathurin - Inscrite 26 juillet 2018 09 h 16

    Petit test d'empathie élémentaire

    Je vous propose un petit test d'empathie élémentaire.

    1 — Êtes-vous capables de comprendre que la vie est parfois plus difficile pour certaines personnes?

    2 — Êtes-vous capables de comprendre que certaines personnes ont, grâce à leur genre, orientation sexuelle, statut économique ou couleur de peau, plus de facilité que d’autres à vivre librement, à grimper les échelons et à évoluer dans notre société?

    3 — Êtes-vous capables de comprendre que les privilèges que vous avez ne sont pas tous issus de votre volonté propre et de votre travail acharné. Ils découlent parfois, arbitrairement, des conditions du milieu d’où vous venez. C'est très correct. Mais c'est quand même honorable d'en être conscient.

    4 — Êtes-vous capables de comprendre qu’une personne ayant certains privilèges n’est pas automatiquement mauvaise, oppressante et coupable? Donc pas besoin d'être sur la défensive.

    5 — Êtes-vous capables de comprendre qu’une personne issue d’un groupe moins privilégié ou subissant de la discrimination puisse vouloir dénoncer cette même discrimination et éventuellement améliorer son sort?

    Si vous répondez non à l’une de ces questions, vous êtes officiellement un mononcle.

    . . . .

    Madame Vanessa Courville a toute mon admiration. C'est tout à son honneur que de se tenir debout et faire entendre une voix qui dénonce la manière dont les femmes sont traitées (au propre comme au figuré). Chapeau bas.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 27 juillet 2018 11 h 37

      Êtes-vous capable de comprendre que vos concepts, comme celui de «privilège», sont justement utilisés d'une manière agressive et agressante et que ceux qui mobilisent ces concepts le font par la terreur (ex. l'émeute récente de Berkeley contre Milo, ou encore les positions des assos à l'UQAM pour interdire l'accès à des tribunes ou évidemment ceux qui scandent «racist», «shame» lors d'une représentation de SLAV)?

      Que la vie soit plus difficile pour certaines personnes ne valide pas la théorie sous-jacente «aux identity politics» dont vous faite la didactique. Voyez-vous la faiblesse de vos concepts c'est que c'est présenter sous forme de test de ce genre, avec un biais moral pernicieux. Au final, si l'on n'est pas convaincu, on est un «mononcle» (et selon certains , plus extrémiste, un facho, un phallo, etc.).

      Autrement, si l'on ouvre philosophiquement la question, c'est bien plus complexe qu'un petit test et la moitié de votre test est caduque.

      Vous avez raison, en partie, pour votre point # 2 et c'est pour ça que Thomas Sowell a écrit « Race and Economics», mais on est sur la défensive, parce que mobiliser ces concepts, c'est être dans une dymanique de lutte dont la vision du monde s'appuie sur une distribution du pouvoir et de la richesse qui reposerait sur un jeu à somme nulle. Les privilèges des uns reposeraient sur l'absence de priivlèges des autres. Et vous interprétez notre défense comme une preuve que nous ne voulons pas en «abandonner».

      Le problème c'est que la pauvreté conceptuelle de cette pensée et sa conséquence (l'augmentation de la terreur du politiquement correct) nous génèrent un maude binaire, intellectuellement carancé, auquel nous a habitué le marxisme dans sa forme académique.

      Je me répète, mais la preuve ultime, c'est qu'on est fatement un mononcle si on n'avalise pas votre vision du monde qui repose avant tout sur la création de victimes. On rapporte la nouvelle; cette idéologie a le haut du pavé, actuellement...