Quand l’humour se libère de la tyrannie du rire

L’humoriste Hannah Gadsby sera à Montréal pour présenter une dernière fois son spectacle «Nanette» à l’Olympia, à l’invitation de Just for Laughs.
Photo: Ben King Netflix La Presse canadienne L’humoriste Hannah Gadsby sera à Montréal pour présenter une dernière fois son spectacle «Nanette» à l’Olympia, à l’invitation de Just for Laughs.

Combien de fois par minute un spectacle d’humour doit-il moissonner les ha ! ha ! ha ! afin de demeurer un spectacle d’humour ? Prenons par exemple Hannah Gadsby, vétérane humoriste tasmanienne dont le plus récent tour de piste, Nanette, déborde des frontières maniaquement balisées du stand-up devant toujours générer des rires, tel qu’on le pratique traditionnellement en Amérique du Nord. Elle le présente d’ailleurs pour une dernière fois vendredi à l’Olympia à l’invitation de Just for Laughs, même si les abonnés de Netflix peuvent déjà le visionner chez eux, en pantoufles et en caleçons longs, depuis quelques semaines.

À la fois réflexion sur les effets délétères de l’autodérision dans les communautés marginalisées, tranche de vie sur son adolescence, diatribe rageuse sur la violence du patriarcat et cours 101 sur la misogynie de la peinture du XVIe siècle à nos jours, ce véhément monologue en appelle à l’empathie du public et à ce que les hommes blancs hétérosexuels dans la salle mesurent une fois pour toutes ce que doivent endurer chaque jour les femmes qui les entourent.

Je suis encore capable de trouver une blague drôle juste parce que sa structure est efficace, mais j’ai maintenant plus envie d’utiliser l’humour pour tenter de miner les dominants, pas ceux qui sont déjà opprimés

Que répondre à ceux pour qui ce maelström de différentes perspectives, plus ou moins immédiatement comiques, n’est pas de l’humour ? « Je ne leur donne pas complètement tort. Il y a une moitié de blagues et une autre moitié de free speech, de parole libre supercontrôlée, là-dedans », observe l’humoriste Catherine Thomas, une habituée des sujets costauds, qui racontait récemment sur scène, lors du gala Fuck la culture du viol, une agression sexuelle dont elle a été victime.

« En même temps, pour moi, s’il y a un micro et quelqu’un qui parle, c’est du stand-up. Dans le dernier special de Dave Chappelle (important humoriste américain), il est assis sur un tabouret et il n’y a pas une blague toutes les 15 secondes, mais parce que c’est Dave Chappelle, et aussi peut-être parce que c’est moins intime, on ne lui reproche jamais ça. La pression de constamment faire rire, c’est très culturel. Si on s’en libère un peu, on peut accéder à des niveaux de discours différents. Je sais par exemple que mon numéro sur mon agression n’est pas le plus “punché”, et chaque fois que je le fais, mon petit humoriste intérieur aimerait que ça rie plus. Mais il faut accepter de ne pas tout le temps aller dans des zones hyper hilarantes si on veut parfois que le stand-up serve à autre chose que de raconter un voyage à Disney. »

« Installer et tolérer un silence, comme Hannah Gadsby le fait, c’est beaucoup plus complexe que ça en a l’air », souligne pour sa part Guillaume Wagner. « Il y a beaucoup de travail là-dedans. Hannah Gadsby éteint beaucoup de malaises en employant plein de petits trucs techniques, comme sourire lorsqu’elle dit quelque chose de plus difficile. L’humour, c’est une question de confiance envers la personne qui nous parle. Il faut non seulement qu’on sente ton humanité, il faut que tu la soulignes. »

L’humour, baume temporaire

« Nanette, c’est un spectacle qui s’inscrit parfaitement dans la culture Fringe », signale Guillaume Wagner en évoquant le mythique festival d’Édimbourg, où fleurit chaque mois d’août un humour de tradition anglo-saxonne privilégiant un fil narratif courant tout au long d’un spectacle, et déviant de la stricte équation prémisse plus punchée. « Et quand t’as une ligne directrice à suivre, c’est difficile d’avoir des gags toutes les 30 secondes », ajoute-t-il à propos de certains cousins spirituels de Gadsby, comme les Anglais Stewart Lee ou Bridget Christie.

S’il s’est déjà risqué au fil de fer du numéro creusant l’intime, l’humoriste confie n’avoir jamais trouvé le vrai bon sujet ou le vrai bon angle qui rendraient sa mise à nu significative. « Le piège, c’est la raison pour laquelle tu racontes tes bibittes. Faut évidemment pas qu’on sente que tu le fais juste pour que ça pleure. J’ai déjà fait un numéro sur mon père qui a eu le cancer, et c’était pas complètement mauvais, mais je me demandais en quoi c’était nécessaire. A-t-on vraiment besoin d’entendre ce que je vis dans mon quotidien privilégié de gars blanc ? »

« Ça fait du bien de recevoir du stand-up qui ne s’inscrit pas dans la culture dominante », se réjouit Catherine Thomas, pour qui le coup de maître de Nanette tient moins à son (indéniable) courage qu’à son examen de notre obsession collective pour une binarité bien tranchée. « Évidemment, on sait déjà que c’est terrible, une agression, mais toute sa réflexion sur l’idée d’être incorrectement féminine prend le relais d’un discours sur les genres encore marginal dans notre société, et c’est ça qui est riche. »

On se dit souvent entre humoristes qu’on n’est pas sains d’esprit. On est une gang d’anxieux, de dépressifs. L’humour cache un malaise et le rire est une validation dont plusieurs ont maladivement besoin. Le rire, c’est un baume, oui, mais un baume temporaire.

Souscrit-elle à l’analyse de Gadsby, selon qui l’humour ne guérit aucune blessure et en aggrave parfois certaines ? « On se dit souvent entre humoristes qu’on n’est pas sains d’esprit. On est une gang d’anxieux, de dépressifs. L’humour cache un malaise et le rire est une validation dont plusieurs ont maladivement besoin. Le rire, c’est un baume, oui, mais un baume temporaire. »

Utiliser le rire à bon escient

Hannah Gadsby demande dans Nanette comment l’humour aura contribué à alimenter le traumatisme indissociable de sa sortie du placard. Une homophobie profondément ancrée en elle se sera forcément transformée en haine de soi au coeur d’une Tasmanie (une île australienne) où l’homosexualité a été illégale jusqu’en 1997 (vous avez bien lu). « Je quitte l’humour », annonce-t-elle alors qu’elle revisite un vieux numéro faisant le récit d’une agression que lui a infligée un homme dans la rue, simplement parce qu’elle est lesbienne et que son look incarne une féminité défiant les clichés.

Dans son premier spectacle solo, Du bruit dans le cosmos, qu’elle étrenne présentement un peu partout au Québec, Virginie Fortin se livre à un exercice analogue en déconstruisant une ancienne blague, d’apparence bon enfant, qui ridiculisait un sans-abri.

« Je suis encore capable de trouver une blague drôle juste parce que sa structure est efficace, mais j’ai maintenant plus envie d’utiliser l’humour pour tenter de miner les dominants, pas ceux qui sont déjà opprimés. Je veux utiliser l’humour pour parler de ce qui me fâche pour vrai et donc, dans ce cas, faire rire à partir des raisons qui font qu’il y a des gens dans la rue, et non pas rire des gens dans la rue. »

Sous l’influence de Netflix et des innombrables heures de contenu auxquelles la plateforme permet presque magiquement l’accès, l’humour québécois pourrait-il se décloisonner et emboîter le pas à Hannah Gadsby ? L’arrivée sur scène de Coco Belliveau ou d’Alexandre Forest permet de le croire. « Je pense, oui, qu’il y a présentement une ouverture sur toutes les formes que peut prendre le stand-up, ajoute Virginie Fortin. Tant mieux si Hannah Gadsby contribue à ce qu’on comprenne que l’humour, comme le théâtre ou le roman, ça peut être plein de choses. Pour moi, un spectacle d’humour, c’est d’abord une réflexion sur une situation profondément absurde ou ridicule. C’est d’abord une manière de penser. »

1 commentaire
  • Martin Dufresne - Abonné 26 juillet 2018 22 h 20

    Merci

    Merci pour un article très intéressant, notamment par la couverture offerte aux femmes humoristes.