Chats de ruelle

Les tableaux, franchement inégaux, sont souvent rattachés à leur chanson par des fils pour le moins ténus. Les moments les plus réussis sont généralement les plus dépouillés, les plus intimistes, ceux qui s’appuient sur les airs les plus sombres, les pièces les plus lentes.
Photo: Marie-Andrée Lemire Les tableaux, franchement inégaux, sont souvent rattachés à leur chanson par des fils pour le moins ténus. Les moments les plus réussis sont généralement les plus dépouillés, les plus intimistes, ceux qui s’appuient sur les airs les plus sombres, les pièces les plus lentes.

Après Beau Dommage, Robert Charlebois et Luc Plamondon, c’est au tour des Colocs, célèbre groupe des années 1990, de recevoir les hommages du Cirque du Soleil à l’Amphithéâtre Cogeco de Trois-Rivières. Intitulé Juste une p’tite nuite, le spectacle de soixante-quinze minutes mis en scène par Jean-Guy Legault réunit dans « une ruelle délabrée », « sous la lumière crépusculaire d’un lampadaire », « une gang d’amis éclectiques », vingt-sept acrobates déterminés à « faire exploser la grisaille urbaine ».

Réarrangées par Jean-Phi Goncalves, la douzaine de pièces retenues proviennent principalement et en parts égales du premier album du groupe, Les Colocs, et de son troisième, Dehors novembre. Par conséquent, la soirée rend justice à la portion joyeuse de l’oeuvre, mais aussi, heureusement, à sa part sombre. La poésie incomparable d’André « Dédé » Fortin brille comme un joyau au coeur du spectacle. On retrouve avec bonheur son imparable sens critique, son ironie savoureuse, son regard perçant sur les rouages de la société, son humour ravageur et sa vive détresse ; une sensibilité unique, déposée sur une voix poignante, aussi regrettée que l’artiste lui-même.

Les tableaux, franchement inégaux, sont souvent rattachés à leur chanson par des fils pour le moins ténus. Les moments les plus réussis sont généralement les plus dépouillés, les plus intimistes, ceux qui s’appuient sur les airs les plus sombres, les pièces les plus lentes. Malheureusement, sans doute soucieux de divertir et d’amuser, le metteur en scène a jugé bon de multiplier les numéros de groupe, dansés, percussifs ou comiques, toujours festifs, des intermèdes peu mémorables qui occupent la plus grande partie de la représentation.

Photo: Marie-Andrée Lemire Les moments les plus réussis sont généralement les plus dépouillés, les plus intimistes, ceux qui s’appuient sur les airs les plus sombres, les pièces les plus lentes.

Certains acrobates émeuvent avec des numéros d’une rare finesse, objets de beauté exigeant une époustouflante agilité. Au mât chinois, Félix Pouliot et Jessica Hill offrent sur Belzébuth un moment sublime, évocateur, tout comme le sensuel duo de main à main accompli par Maxime Blanckaert et Nathan Briscoe sur Tassez-vous de d’là. Alors qu’Alexis Vigneault s’engage avec sa lampe acrobatique dans un déchirant ballet au son du Répondeur, Caitlin Tomson-Moylan et Spencer Craig livrent au cerceau, sur Juste une p’tite nuite, un magnifique dialogue amoureux.

Pour la scène finale, numéro de balançoire russe à couper le souffle, où les acrobates s’envolent vers l’infini, on a judicieusement choisi La comète, bouleversante pièce posthume. « Épuisé que je suis je remets à plus tard/Le jour de mon départ pour une autre planète/Si seulement je pouvais étouffer mon cafard/Une voix chaude me dirait : tu brilles comme une comète. »

Juste une p’tite nuite

Direction créative : Daniel Fortin. Mise en scène : Jean-Guy Legault. Acrobaties : Émilie Therrien. Direction musicale : Jean-Phi Goncalves. Une production de 45 Degrees, une division du Cirque du Soleil. À l’Amphithéâtre Cogeco (Trois-Rivières) jusqu’au 18 août.