Les insolences d’un Anglais en Amérique

Sacha Baron Cohen a convaincu un militant pro-armes de tourner une vidéo de maniement d’armes à feu destinée aux bambins.
Photo: Showtime Sacha Baron Cohen a convaincu un militant pro-armes de tourner une vidéo de maniement d’armes à feu destinée aux bambins.

Avec ses perruques, ses postiches et ses prothèses de latex, on pourrait croire que Sacha Baron Cohen éveillerait la méfiance de ses interlocuteurs dans sa nouvelle émission, Who Is America ?, lancée dimanche sur Showtime. Après tout, l’artiste britannique a fait crouler de rire des millions de spectateurs américains avec ses personnages caricaturaux, Borat, candide Kazakh tournant un documentaire sur la culture américaine, et Brüno, fashionista autrichien homosexuel en mal de célébrité. Or, si l’on en croit les réactions des politiciens vus dans le premier épisode, plusieurs mordent à l’appât.

Si l’on compare Borat et Brüno aux nouveaux personnages de Sacha Baron Cohen, dont le colonel Erran Morad, expert israélien en antiterrorisme, les premiers paraissent bien inoffensifs.

De fait, dans les longs-métrages de Larry Charles, Borat (2006) et Brüno (2009), on s’amusait à multiplier les malaises de façon irrévérencieuse. Dans la foulée, Charles et Cohen y révélaient des aspects peu reluisants de l’Amérique. Toutefois, le côté bon enfant et brouillon de la démarche faisait davantage hurler de rire que grincer des dents.

Avec Who Is America ?, Sacha Baron Cohen va encore plus loin dans la provocation. Mais cette fois, on n’a plus du tout envie de rire. De fait, les révélations que l’acteur parvient à tirer de ses interlocuteurs font parfois frémir d’horreur.

  Visionnez un avant-goût de Who Is America ?

 

Pièges à cons

Les pièges que tend Sacha Baron Cohen sont si gros qu’on se surprend à y voir tomber ses victimes. Et, surtout, de voir que Cohen, caché sous son épais maquillage, demeure imperturbable devant la connerie. Ainsi, dans un des segments les plus sidérants de Who Is America ?, partagé par l’un des alter ego de Cohen, Billy Wayne Ruddick Jr., « Ph. D » et conspirationniste alt-right, sur son compte Twitter et le site Truthbrary.org (où l’on trouve d’hilarants articles), on découvre le personnage d’Erran Morad.

Photo: Showtime Sacha Baron Cohen, caché sous son épais maquillage, incarne le personnage d’Erran Morad.

« Me suis forcé à regarder la sinistre et sans rapport émission de Sacha Baron Cohen, Who Is America ?, où on m’a piégé. Une ordure, à part ce patriote qui a réussi à déjouer les censeurs de fakenews Showtime en passant ce clip. Enfin une solution pour contrer les méchants avec des fusils », écrit Ruddick, qu’incarne Cohen avec une épaisse chevelure, une moustache et des rouflaquettes blondes.

Dans le clip en question, Morad, qui a un accent à couper au couteau, comme celui de Borat, s’entretient avec Philip Van Cleave, militant pro-armes à feu. Morad rappelle le problème des fusillades dans les écoles et trouve ridicule que la NRA désire armer les enseignants et non les élèves. Le personnage fait alors croire qu’il existe en Israël un programme d’enseignement du maniement des armes à feu pour les jeunes de trois à seize ans, « Kinderguardians », ce que Van Cleave semble trouver tout à fait normal, voire souhaitable.

Dans la foulée, Cohen alias Morad mentionne que son fils est décédé au cours de ce programme, ce que Van Cleave encaisse sans sourciller. Puis l’acteur demande au militant de tourner une vidéo pour enseigner le maniement des armes à feu aux bambins de trois ans à l’aide de la marionnette Puppy Pistol. Philip Van Cleave s’y prête avec une grâce qui donne froid dans le dos : « Quand ils sont très jeunes, les enfants ne savent pas faire la différence entre le bien et le mal, ce qui peut en faire de redoutables soldats », avance-t-il.

Des fusils et des tout-petits

Après le tournage, Morad se dirige vers le Capitole, où il rencontre Matt Gaetz, membre du Congrès, afin que les tout-petits puissent aussi jouir du deuxième amendement de la Constitution.

Sur la défensive (a-t-il compris qu’il avait un « jokaliste » devant lui ?), Gaetz refuse de dire s’il est pour un tel projet de loi et affirme qu’aucun membre du Congrès ne le fera devant une caméra. Vraiment ? Ce n’est pas le cas de l’ex-sénateur Trent Lott, ni de Dana Rohrabacher, ni de Joe Wilson, ni de l’ex-membre du congrès Joe Walsh. « Bonne fusillade, les enfants ! » lance ce dernier en souriant à la caméra.

Le pire du lot se révèle Larry Pratt, directeur général émérite de l’association Gun Owners of America : « Les tout-petits sont purs, ils ne sont pas corrompus par les fakes news et l’homosexualité. Ils ne se demandent pas si c’est politiquement correct de tuer un malade mental avec un fusil : ils vont le faire ! »

Pas convaincus ? Lisez la suite : « Ma femme a un fusil. Elle m’a tiré une fois dessus parce qu’au milieu de la nuit, j’étais excité. Quand c’est votre femme, ce n’est pas un viol, n’est-ce pas ? » lance Cohen/Morad. Pratt éclate alors de rire et serre la main que l’humoriste lui tend.

Une dernière pour la route ? « S’ils entendent quelqu’un dire « Allah Akbar », ils vont instinctivement s’emparer de leur arme », affirme Larry Pratt à propos des enfants. Lorsque Cohen lui fait remarquer que ce pourrait être un homme innocent en train de prier, il éclate de rire et lance : « Priez en secret ! »

Miroir troublant, vérité choquante

Certes, les victimes de Who Is America ? n’ont pas aimé être ainsi révélées aux yeux du public.

Malgré les hauts cris précédant et suivant la diffusion du premier des sept épisodes, Showtime soutient Sacha Baron Cohen. À Sarah Palin, qui s’est plainte que l’acteur, s’étant présenté à elle en fauteuil roulant sous les traits de Ruddick, lui avait fait croire qu’il était un blessé de guerre, la chaîne a déclaré par communiqué que Cohen n’avait rien prétendu de tel et ne portait aucun attirail militaire.

À l’heure où l’on éreinte les médias, où les frontières entre faits « alternatifs » et faits réels se brouillent, où l’on prête davantage l’oreille aux humoristes qu’aux analystes, Who Is America ? pourrait bien être l’électrochoc dont avait besoin le public américain pour enfin ouvrir les yeux sur la situation politique et sur le gouvernement Trump.

L’avenir nous dira s’ils retiendront la leçon jusqu’aux prochaines élections.