Alexandre Forest: un homme, un vrai

Féministe, gauchiste et anticapitaliste, Alexandre Forest n’est pourtant pas né dans un couloir de l’UQAM, mais bien sur une ferme à Sainte-Mélanie.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Féministe, gauchiste et anticapitaliste, Alexandre Forest n’est pourtant pas né dans un couloir de l’UQAM, mais bien sur une ferme à Sainte-Mélanie.

Alexandre Forest porte un pantalon fleuri très ajusté, acheté pour 30$ chez Winners dans la section des dames, et se fera un plaisir de vous en parler longtemps. C’est d’ailleurs ainsi que s’amorce Mûr, son premier spectacle solo, déjà une des plus réjouissantes révélations de cette dixième édition du Zoofest. Mais à l’heure où les identités de genre s’assouplissent de plus en plus, et pour le mieux, pareil choix vestimentaire appelle-t-il vraiment une justification ?

« Tsé, ce pantalon-là, je l’ai juste trouvé beau et je me suis dit que ça fitterait bien avec moi », explique en entrevue celui qui, sur son affiche, arbore le rouge à lèvres ainsi qu’un teint blanc immaculé de geisha. « Mais dès que je mets les pieds dans un bar, il y a toujours un gars pour me demander pourquoi je porte des culottes de pyjama. Alors je me suis dit : “Vous voulez en parler du pantalon ? Ben, on va en parler du pantalon !”»

Provocation ? Disons plutôt qu’à l’instar d’un Hubert Lenoir, Alexandre Forest souhaite moins revendiquer une identité sexuelle en particulier que de contraindre son public à se demander comment il réagirait s’il était effectivement gai ou trans.

« Le spectacle ne traite pas précisément d’homophobie, mais bien de notre volonté de tout de suite placer dans une case tous les gens qui ont une sexualité différente de l’hétérosexualité. C’est la question qu’on pose en premier à quelqu’un de différent : “Es-tu gai ?”», regrette l’humoriste de 25 ans, qui se plaît, pour mieux soutenir son propos, à ménager un certain flou au sujet de sa propre orientation. « On ne va pas nécessairement être haineux, mais c’est plus fort que nous : il faut toujours catégoriser les gens et ça fait juste au final mettre certaines personnes de côté, que ce soit ça l’intention ou pas. »

L’amour, plutôt que la haine

Féministe, gauchiste et anticapitaliste, Alexandre Forest n’est pourtant pas né dans un couloir de l’UQAM, mais bien sur une ferme à Sainte-Mélanie (dans Lanaudière) de « parents curieux et ouverts d’esprit », malgré un paysage moral encore largement défini par le catholicisme. Des problèmes d’anxiété le hantent à partir de l’adolescence, jusqu’à ce qu’il choisisse de s’inscrire à l’École nationale de l’humour (et aussi, de consulter).

J’ose croire que répondre à la haine par la haine va donner plus de haine, alors que si on est gentil et patient avec les gens, on est capable de changer les choses. Et j’ose croire que l’humour permet de lancer ce dialogue.

Une rage contre la machine catalysée par le Printemps érable irradiera d’emblée son écriture. Aujourd’hui souvent enracinée dans une expérience personnelle, cette colère continue de traverser les numéros d’Alexandre Forest. Ceux-ci visent dans le mille grâce à l’acuité du regard que l’humoriste porte sur l’hypocrisie d’une société se gargarisant de sa tolérance, mais brillent aussi, surtout grâce à la douceur de ce à quoi rêve le grand sensible qui les porte. Lorsqu’Alexandre Forest explique à ses libidineux de chums de gars pourquoi il ne se risquerait jamais à coucher avec une amie de fille, de peur de perdre une précieuse partenaire de brunch, c’est la violence d’une époque où tout devient marchandise qui attriste notre adepte de longs bains chauds et de mimosas.

« Je suis, dans la vie et sur scène, quelqu’un de très pacifiste qui ne veut pas brusquer les gens. J’ai juste envie de discuter », confie celui qui présente aussi pendant le Zoofest la mise en lecture de sa pièce Ici… ce n’est pas simplement une marque de liqueur, campée dans un futur où François Legault, devenu premier ministre, aurait vendu le Québec à Pepsi. « J’ose croire que répondre à la haine par la haine va donner plus de haine, alors que si on est gentil et patient avec les gens, on est capable de changer les choses. Et j’ose croire que l’humour permet de lancer ce dialogue. »

Apprendre à danser

Sa récente participation au Festival d’humour de l’Abitibi-Témiscamingue, où il a remporté le Concours de la relève, a solidifié cette foi en l’humanité, en même temps qu’elle l’a mise à l’épreuve. Comment ne pas se réjouir de la réaction enthousiaste à ses blagues, plutôt subversives, de cette vaste foule d’estivants calés dans leurs chaises pliantes, un public traditionnellement plus sensible à un humour d’observation de base ? Mais comment aussi ne pas déprimer devant certains collègues qui récoltent les ovations en imitant « la voix de l’homme noir, du Chinois, du gai » ?

« Il y a encore une partie de mon stock que je ne peux pas faire dans une soirée d’humour normale à Montréal, parce qu’il y a beaucoup de spectateurs qui viennent juste pour décrocher et oublier la journée qu’ils ont dans le corps », observe-t-il en évoquant une de ses tirades assez costaudes sur le néolibéralisme. « Mais il y a aussi de plus en plus de comedy geeks, des gens qui comprennent que les humoristes ne sont pas des animateurs de mariage et qui apprécient nos numéros pour ce qu’ils sont, qui voient qu’il s’agit d’une oeuvre qui essaie de dire quelque chose. »

Essayer de dire quelque chose, oui, et peut-être même de propager un discours ayant déjà fait florès chez les intellectuels. Si un essai comme Je serai un territoire fier et tu déposeras tes meubles, de Steve Gagnon, a jeté au Québec les bases d’une réflexion sur la masculinité toxique, Alexandre Forest pourrait contribuer à mieux la répandre et à montrer à toute la province qu’un homme, un vrai, est d’abord un homme qui écoute la chanson qu’entonne son coeur.

« Je le vois autour de moi, tous ces gars qui ont l’air de se demander ce qu’ils doivent faire pour avoir l’air d’un homme et qui semblent parfois penser qu’il faut absolument qu’ils fassent du motocross et qu’ils couchent avec le plus de filles possible. C’est important d’essayer de leur faire réaliser que c’est correct que tu regardes Friends en braillant. C’est correct que tu aimes Céline. Récemment, j’ai découvert que j’aime ça danser ! Je m’en étais toujours empêché et pourtant, c’est tellement le fun ! »

Mûr / Ici… ce n’est pas simplement une marque de liqueur

Les 16, 17, 26 et 27 juillet / Les 16, 17, 22 et 23 juillet au Monument-National, à l’occasion du Zoofest