Cabaret Fuck la culture du viol: des bonnes «jokes» de viol, ça se peut?

Catherine Ethier rendra hommage avec un sombre sarcasme et une poignante rage à un Jacques Languirand trop vite exonéré. «Ces hommes-là ont déjà été grands avant d’éjaculer dans mon gâteau», raillait la chroniqueuse.
Photo: Bastien Carrière Catherine Ethier rendra hommage avec un sombre sarcasme et une poignante rage à un Jacques Languirand trop vite exonéré. «Ces hommes-là ont déjà été grands avant d’éjaculer dans mon gâteau», raillait la chroniqueuse.

« Si vous êtes ici ce soir, c’est que le viol vous intéresse ! » lançait avec trop d’enthousiasme Richardson Zéphir, toujours parfait pour jouer au nono, en ouverture de cette quatrième édition du cabaret Fuck la culture du viol.

Sa coanimatrice, Judith Lussier, le corrigerait rapidement : si nous étions là, c’était pour dénoncer la culture du viol, tourner en ridicule Harvey Weinstein et ses semblables, ainsi que pour, éventuellement, alléger par le rire le fardeau de celles qui portent le souvenir d’événements traumatiques. L’Olympia, majoritairement peuplé en ce jeudi soir de jeunes femmes, avait les allures de vaste espace protégé climatisé.

Idée étonnante de l’organisme de soutien aux victimes d’agressions sexuelles Je suis indestructible, ce cabaret servait aussi, c’était l’évidence, de caution féministe au Grand Montréal Comédie Fest, ce nouveau festival précisément créé par les vedettes de l’humour québécois, dans la foulée de l’affaire Rozon, afin de se distancier de l’empire Juste pour rire.

« Quel drôle de thème pour faire des blagues ! » observait d’emblée Léa Stréliski, même si elle sait pertinemment que des « jokes de viol » retentissent sur encore bien des scènes, malgré les critiques de plus en plus vives qu’essuient les adeptes de ce micro-genre faussement subversif. C’est que si les jokes de viol traditionnelles reposent sur l’illusion d’une transgression qui susciterait la rigolade parce qu’elle dépasse la limite du bon goût (et de la dignité humaine), elles ont aussi la vilaine habitude de relayer une vision du monde où les hommes ne peuvent « contenir leurs pulsions » et où les femmes ne vivraient pas pour le reste de leur vie les conséquences de ces violences.

La question demeurait pourtant aussi lourde que le nombre de victimes de Bill Cosby. Comment conjuguer l’irrévérence inséparable de tant de formes d’humour à un objectif certes noble — décrier cette époque où les femmes portent encore l’odieux de leurs agressions — sans transformer la soirée en colloque universitaire ?

Fin du monolithisme

Incroyable, mais vrai : il existe — oui, oui, oui ! — plusieurs manières de réinventer la joke de viol tout en respectant les frontières bien balisées d’un cahier de charge militant fièrement revendiqué. Il y avait, oui, plein de rires à trouver dans ce sujet, ne serait-ce qu’en en soulignant la gravité. Viol rime avec lol, ironisait une Léa Stréliski survoltée et intraitable, avant d’éviscérer les quiz de connaissances générales de Guy Nantel. Le proverbial esprit de corps de la fraternité comique ? Aux poubelles !

Et c’était sans doute là la principale leçon de cette soirée. Le milieu de l’humour, qui aura longtemps eu les allures d’un bloc idéologique monolithique où seule l’adhésion à une certaine confrérie importait, s’est désormais atomisé, pour le mieux, en différents groupes préférant défendre leurs convictions plutôt que de se fondre à une communauté ayant toléré le silence.

Sur la scène de L’Olympia, personne ne craignait de passer pour granol avec ses blagues de Divacup. Personne ne craignait d’avoir l’air homo en confessant son amour pour le brunch et les bains. Personne ne craignait de critiquer le monde omnipotent de la télé et Occupation double, cette « étude anthropologique sur comment se développe la culture du viol dans notre société » (une des bonnes vannes de la journaliste Judith Lussier, autrement pas encore très à l’aise dans son rôle de comique).

Alexandre Forest, le seul homme blanc de l’alignement, retournera donc comme un gant des blagues de mononcles éculées. Catherine Ethier rendra hommage avec un sombre sarcasme et une poignante rage à un Jacques Languirand trop vite exonéré. « Ceshommes-là ont déjà été grands avant d’éjaculer dans mon gâteau », raillait la chroniqueuse radio, en imitant ceux qui, sur les réseaux sociaux, en appellent à ce qu’on sépare l’artiste de l’oeuvre, peu importe l’ignominie de certains de ses gestes.

Coco Belliveau, sur le ton d’une vieille amie, mettra en lumière la stupidité du sifflet anti-viol, dont les agresseurs devraient plutôt se servir afin d’annoncer qu’ils s’apprêtent à violer. Rosalie Vaillancourt racontera la déception l’ayant envahie au moment de constater que son harceleur en ligne harcèle aussi d’autres femmes, pas qu’elle. Comment continuer à se sentir spéciale ? Ouch !

C’était souvent plutôt tout croche, compte tenu de la courte vie de ces numéros écrits pour l’occasion. Le didactisme, risque principal qu’affronte celui ou celle qui se mesure à des thèmes aussi costauds, se pointait parfois le bout du nez. Mais le message était clair : pouvoir rire, c’était pouvoir à nouveau écrire soi-même son histoire.