«Kanata»: les Amérindiens du Canada lus par Lepage et Mnouchkine

Sous la direction de Robert Lepage, les comédiens du Théâtre du Soleil proposeront en décembre à Paris une relecture de l’histoire du Canada.
Photo: David Leclerc Sous la direction de Robert Lepage, les comédiens du Théâtre du Soleil proposeront en décembre à Paris une relecture de l’histoire du Canada.

Ariane Mnouchkine, metteure en scène et animatrice du célèbre Théâtre du Soleil à Paris, a demandé, pour la première fois de l’histoire de la troupe fondée en 1964, à un autre artiste d’y faire une mise en scène : Robert Lepage. Kanata, une relecture « de l’histoire du Canada à travers le prisme des rapports entre Blancs et autochtones », sera donc présenté en décembre à Paris et en 2020 au Québec. Entrevue avec Ariane Mnouchkine sur l’emprunt, l’influence, la plongée dans l’Autre et la compassion nécessaires au théâtre.

Le Théâtre du Soleil, c’est déjà une histoire de voyages. C’est là, en création collective, à partir d’improvisations germant des comédiens, sous la direction d’Ariane Mnouchkine, qu’ont été créés un Agamemnon en kathakali, un Richard II influencé de kabuki, de nô et de bunaraku japonais, un Tartuffe transposé dans le Maghreb musulman du XXe siècle, pour ne nommer que quelques-unes de la trentaine d’oeuvres, souvent événements, composées par l’équipe du Théâtre du Soleil.

Kanata, explique Ariane Mnouchkine en vidéoconférence, « est fait avec le Théâtre du Soleil ; la chair humaine, c’est nous. Les techniciens, les vidéastes sont Canadiens, parce que Robert a une telle expérience de cette recherche-là, et qu’ils sont magistraux. Mais les corps vivants qui seront sur scène seront ceux de chez nous ».

Trente-quatre comédiens d’origines multiples. Une troupe métissée et française à la fois « parce qu’on s’est beaucoup battu pour les papiers, avec des comédiens qui viennent d’un peu partout… sauf d’Amérique du Nord. » Ce qui, pour Mme Mnouchkine, n’est pas un problème.

Au contraire. « Ce sera toujours un acteur qui va jouer Hamlet ; et il n’a pas besoin d’être Danois. Je dirais qu’il vaut mieux qu’il ne le soit pas. »

Pourquoi ? « Parce que le théâtre a besoin de distance, de transformation, de cette quête, de ce chemin de l’imagination. Il ne peut pas y avoir — j’utilise le terme plutôt dans le sens bouddhiste que chrétien — de compassion sans imagination. On ne peut pas parler de fraternité si on n’imagine pas son frère ou sa soeur. »

Pour cela, poursuit la créatrice, un chemin profond doit être fait en documentation. Mais le plus important reste l’imagination, « c’est-à-dire s’imaginer parfois l’inimaginable, comme Auschwitz ou l’esclavage ; effectivement des domaines qui, pour être imaginés, nécessitent un génie », détaille Ariane Mnouchkine, nommant en exemple le roman Vie et destin de Vassili Grossman, qui réussit à faire entrer le lecteur « dans la chambre à gaz. C’était [un sujet] interdit, mais lui le fait, et du coup ces pages deviennent sacrées pour moi ».

« Nous, Noirs »

Pour Ariane Mnouchkine, l’art, par définition, c’est « l’emprunt, l’influence, le voyage des cultures, je dirais presque le caravanisme. Les cultures ont voyagé avec les épices, avec la soie, avec les envahisseurs… »

Avec le sucre ? « Non, avec le sucre, c’est l’esclavage qui a voyagé, ce n’est pas pareil… Sans l’influence de la musique balinaise à l’Exposition universelle de 1889, Debussy et Ravel auraient fait une musique différente. On ne peut pas nier 2000 ans d’histoire des cultures. Il n’y a pas de gitans, de guitares, de flamenco [sans voyages]. Tout le monde s’approprie ce qu’il a aimé de la tribu voisine ; parfois avant ou après l’avoir envahie, parfois massacrée… »

Photo: David Leclerc Pour la première fois de l’histoire de la troupe du Théâtre du Soleil à Paris, un autre artiste fera la mise en scène: Robert Lepage.

Celle qui revient de Rio, au Brésil, y a vu sur une caserne la devise des pompiers : « Rien de ce qui est humain ne nous est indifférent ».

Mme Mnouchkine poursuit. « Nous, nous sommes acteurs, rien de ce qui est humain ne nous est indifférent. L’humain, c’est l’humain. Et nos in-différences, c’est-à-dire ce qui ne nous est pas différent, est bien plus important. Le racisme, c’est mettre l’importance dans l’inimportant, dans [une couleur de peau] ou dans la forme d’un nez. Si « Nous, Juifs », si « Nous, Noirs », on commence à entrer dans ces schémas-là, par légitime amertume, par légitime indignation du passé, on va reproduire et d’une façon aussi irrémédiable des souffrances folles, absurdes. »

L’effet, croit Mme Mnouchkine, sera boomerang. « Les interdictions vont devenir réciproques. Attention au phénomène Classified People ! Il n’y a pas d’interdiction de représentation mutuelle de l’humain. »

Elle illustre : « [L’auteure et fidèle collaboratrice aux textes] Hélène Cixous un jour m’a dit : “Tu sais, il n’y a pas de paix juste.” Pour faire la paix, il faut accepter qu’il y ait, qu’il y a eu, qu’il y aura hélas ! des crimes impunis et des héros non reconnus. C’est très difficile à avaler. Si on veut pour faire la paix que la justice aille jusqu’au point de radicalité absolue, et bien c’est réenclencher un cycle immédiatement. Et c’est peut-être un peu ce que je veux dire : attention ! La limite est là pour ne pas réenclencher à l’inverse un cycle aussi destructeur que l’a été ce premier, qui doit rester inoubliable, et être reconnu, étudié. »

Reconnaître son histoire ?

Est-ce que ce sera important que les autochtones d’Amérique du Nord reconnaissent leur histoire dans Kanata ? Ce qui serait très important, hésite-t-elle, pesant et cherchant ses mots, serait qu’ils reconnaissent le salut que le Théâtre du Soleil veut leur adresser.

« Jusqu’à présent, on a toujours eu cette chance. Les Cambodgiens, quand ils ont vu [L’histoire terrible mais inachevée de] Norodom Sihanouk, [roi du Cambodge], ils n’en sortaient pas seulement bouleversés, mais revoyant tout, ayant reconnu tout, et il n’y avait dans toute la distribution qu'un seul Cambodgien. Dans Le dernier caravansérail aussi, Afghans, Irakiens, Iraniens se reconnaissaient. Dans L’indiade, aussi. Ce qui sera important, c’est qu’on nous dise “Vous nous avez compris, vous avez compris, et vous avez compris parce que vous avez su imaginer ce que ça pouvait bien vouloir dire.” »

Conseillers autochtones sur « Kanata »

« Cette question est surréaliste », s’étonne Ariane Mnouchkine quand on demande les sources autochtones de la recherche pour Kanata. « Quand le Théâtre du Soleil fait un spectacle, il se documente ! Il va à l’école ; que cette école soit Shakespeare ou les migrants ou le Cambodge. On apprend un peu la langue, on voit des gens de toutes les classes de la société qu’on essaie de raconter. Parce que le théâtre, c’est l’art de la métamorphose, de la métaphore et de l’incarnation. Et [il faut de] l’amour là-dedans, cet appétit pour l’autre, ce besoin de l’autre, ce chemin de la connaissance. Par exemple, pendant six mois, pour Le dernier caravansérail (Odyssées), je suis allée un week-end sur deux à Sangatte [le centre d’accueil pour les migrants cherchant à passer au Royaume-Uni] faire des interviews de migrants, de passeurs. »

Pour Kanata, tous les comédiens et la costumière sont venus au Québec et à Banff. Ils ont rencontré Margo Kane, auteure et comédienne ; Stephen Lyntton, ex-pensionnaire des Indian Residential Schools ; Corleigh Powderface, de la nation Stoney Nakoda, intermédiaire vers les cultures autochtones de l’Ouest ; Cowboy Smithx, cinéaste ; Sandra Lalonde, spécialiste en danse amérindienne. Robert Lepage et ses collaborateurs artistiques ont rencontré, à Wendake, Marcel Godbout, Sonia Gros-Louis, Guy Sioui Durand, Christian Laveau ; aussi, le traducteur vers le Mohawk Wahiakeron Gilbert. S’ajoutent les témoignages de quatre ex-pensionnaires des Indian Residential Schools.

 


Une version précédente de cet article, qui indiquait que les créations collectives du Théâtre du Soleil étaient composées par La Cartoucherie, a été corrigée. L’article faisait également mention de l’absence de Cambodgien dans la distribution de la pièce «Norodom Sihanouk». Cet élément a également été corrigé.