Alfonso Barón et Luciano Rosso, entre combat et parade amoureuse

Les questions d’ordre sociologique, philosophique et anthropologique que soulèvent Alfonso Barón et Luciano Rosso n’empêchent pas le spectacle d’être comique  et sensuel.
Photo: Paola Evelina Les questions d’ordre sociologique, philosophique et anthropologique que soulèvent Alfonso Barón et Luciano Rosso n’empêchent pas le spectacle d’être comique  et sensuel.

Duo sportif et sensuel, empruntant à la danse et à l’acrobatie, mais aussi à l’art clownesque et au théâtre, Un Poyo Rojo est présenté en Argentine depuis dix ans. En 2015, Alfonso Barón et Luciano Rosso ont décidé d’entraîner leurs « coqs rouges » hors du pays natal, d’abord ailleurs en Amérique latine, puis en Europe, notamment à Paris, où ils ont fait un malheur. Ces jours-ci, à l’occasion du festival Montréal complètement cirque, le tandem argentin se pose enfin à chez nous.

La figure du coq est porteuse d’une vaste imagerie, d’une symbolique riche, souvent associée à la compétition sportive, à la virilité et aux exploits dopés à la testostérone, mais aussi à des sentiments peu reluisants : orgueil, imprévisibilité, machisme et agressivité.

Pour Barón et Rosso, il fallait surtout que le conflit cohabite avec le désir, la répulsion avec l’attirance. « Le coq pourrait tout à fait être remplacé dans le spectacle par un autre animal, affirment-ils. Bien des animaux rivalisent, se battent, puis se séduisent. » Ainsi, entre les deux oiseaux, la conquête paraît à la fois physique, morale, intellectuelle et… conjugale.

Dans ce jeu de rôles, s’agit-il de prendre le contrôle sur soi-même ou bien d’assujettir l’autre ? S’agit-il de répondre aux impératifs de la nature ou bien à ceux de la société ? « Quoi qu’il en soit, affirment les interprètes, c’est une chose inévitable, un rituel qui tient à la fois de la parade amoureuse et du combat, un corps à corps qui doit advenir, coûte que coûte. »

Aigre-doux comme la vie

Toutes ces questions d’ordre sociologique, philosophique et même anthropologique n’empêchent pas le spectacle d’être franchement comique et certainement sensuel. Quand on demande aux artistes de quelle manière l’humour côtoie la gravité, comment est-ce qu’on glisse du gag au coup, de l’acrobatie à la violence, de la drôlerie à la cruauté et de la prise de bec au baiser, ils répondent spontanément que ça se produit « comme dans la vie » : « Tu peux te battre avec quelqu’un et, l’instant d’après, le serrer dans tes bras. Tu peux pleurer et puis, une seconde plus tard, rire du malheur qui s’abat sur toi. Comme on quitte la salle de gym pour se rendre au bureau, on passe constamment d’un endroit à un autre, d’un état à un autre, d’une émotion à une autre. »

Dans le spectacle, ce jeu de contrastes semble donner naissance à une esthétique que les critiques n’hésitent pas à qualifier de kitsch, de bédéesque et de cartoonesque. « Ces termes sont appropriés, estiment les créateurs, mais ils ne représentent pas l’entièreté de notre démarche. En employant différents langages, mais pas les mots, notre théâtre raconte une histoire, porte plusieurs messages, des enjeux que nous nous efforçons de transmettre, de rendre intelligibles. Les enfants nous perçoivent comme des dessins animés, certains adultes comme des athlètes qui dégagent de la testostérone. Chacun voit ce qu’il peut voir, ou plutôt ce qu’il veut bien voir. »

La métaphore du coq permet également à Alfonso Barón, ancien sportif de haut niveau reconverti aux arts de la scène, et Luciano Rosso, danseur chevronné dont les lip-syncs sur YouTube ont de quoi faire pâlir d’envie quelques drag queens, d’aborder certaines idées préconçues, à commencer par celles qui sont généralement associées au genre et à la sexualité. « On a tous de la masculinité et de la féminité, affirment les artistes. Certains l’assument et d’autres non. Certains y trouvent du plaisir et d’autres en souffrent. Il y a beaucoup de stéréotypes à ce sujet et nous tentons de les briser, ou à tout le moins de les représenter. Dans un corps peut coexister un athlète et un clown, un homme et une femme, un animal et un arbre ; l’important, c’est d’être pleinement, c’est-à-dire d’être libre. »

Conjuguant cirque et homosexualité, ce qui est loin d’être courant, le spectacle est né de la relation amoureuse de Luciano Rosso et de Nicolás Poggi. « Ils ont créé un numéro de 15 minutes pour un festival de théâtre de rue, explique Alfonso Barón. Ensuite, ils ont appelé Hermes Gaido pour mettre en scène la pièce et augmenter sa durée à une heure. C’est sans contredit de leur vie à deux que proviennent la séduction et la compétitivité présentes sur le plateau. »

Un an et demi plus tard, le couple s’est séparé et Barón est devenu l’un des deux interprètes du spectacle. « Aujourd’hui, l’idée principale est la même qu’au départ, concluent les deux artistes. Il s’agit toujours, en employant des éléments qui sont biographiques et d’autres qui sont universels, de raconter une histoire d’amour. »

Un Poyo Rojo

Chorégraphie : Nicolás Poggi et Luciano Rosso. Mise en scène : Hermes Gaido. Avec Alfonso Barón et Luciano Rosso. Au théâtre Centaur, à l’occasion de Montréal complètement cirque, du 10 au 14 juillet.