La création jeunesse paie le prix de la gratuité

Scène du spectacle «26 lettres à danser» de la compagnie de danse Bouge de là
Photo: Suzane O’Neill Scène du spectacle «26 lettres à danser» de la compagnie de danse Bouge de là

Les spectacles jeunesse de l’automne sont en péril. Le nombre de réservations de spectacles pour des groupes scolaires, qui se font normalement en juin, connaît une chute radicale à la suite de la conclusion, fin mai, de l’action collective sur les frais réclamés aux parents. De 7000 à 8000 réservations se comptent déjà en moins, selon un sondage du Regroupement national des diffuseurs de spectacles. Effet domino : les producteurs ne sont plus en mesure de clore les contrats avec les commissions scolaires, qui ne comprennent pas la souplesse que leur laisse ou non la directive du ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx ; ni où, exactement combien et comment obtenir l’argent annoncé pour les aider à financer ces sorties.

« L’incertitude concerne présentement toute la chaîne », explique Pierre Tremblay, de l’association Théâtres Unis Enfance Jeunesse (TUEJ). « Et comme d’habitude, quand on vit des crises, ce sont les maillons les plus faibles qui vont écoper : les compagnies et les artistes. Et les enfants. »

Il ne pouvait y avoir plus mauvais timing pour les arts vivants jeunesse, estime le directeur général de TUEJ. Si la directive de M. Proulx avait été donnée en septembre, une fois les saisons artistiques bouclées, les commissions scolaires et la chaîne de la création jeunesse auraient eu toute une année pour clarifier la situation et trouver, si besoin est, des solutions. Signer les contrats avec les diffuseurs en juin permet d’avoir un calendrier clair en juillet, explique la directrice générale de la compagnie de danse Bouge de là, Amélie Gauthier : « Nos contrats avec les artistes se font par le truchement de l’Union des artistes, et doivent se signer un mois avant les répétitions — en août, pour commencer à répéter en septembre et être prêt à tourner en octobre. »

Or, tout est ralenti. « Des “addenda” et “attendus que” se sont ajoutés aux contrats des commissions scolaires », précise Marie-Ève Huot, directrice artistique du Carrousel, chef de file québécois en théâtre jeunesse, « qui font qu’elles ne confirmeront qu’en octobre 2018 ». Une confirmation trop tardive pour inclure la préparation et les répétitions qu’exigent les arts vivants.

Résultat ? Des compagnies voient leur budget se déséquilibrer. « Nous, on signe avec nos acteurs pour un cycle d’un an ; on a fait les contrats en septembre 2017 », explique Mathieu Lavigne, directeur de La Comédie humaine à Sainte-Marthe-sur-le-Lac. Ce qui fait que la compagnie devra assurer les cachets — entre 150 et 200 $ par acteur par spectacle — même sans représentations. M. Lavigne compte approximativement une vingtaine de représentations de moins que prévu à son automne. Pour combien d’acteurs ? « Neuf… On fait Cyrano de Bergerac… » Faites le calcul. « On se démène énormément en misant sur les collèges privés. On n’est pas du tout subventionnés. C’est évident qu’on va jouer à perte, et que ça écourte la pérennité de la pièce. »

« Il n’y a aucun spectacle grand public en danse qui peut offrir un nombre aussi important de représentations et donc de revenus pour un pigiste que les spectacles jeune public », explique Georges-Nicolas Tremblay, danseur pour 26 lettres à danser d’Hélène Langevin. L’an dernier, ce seul contrat — 82 représentations — a assuré 75 à 80 % de ses revenus. « Je suis hyperchoyé pour un danseur : je fais depuis quelques années entre 24 000 et 30 000 $, là où plusieurs collègues gagnent moins de 20 000 $. »

Son agenda lui indique pour cette année beaucoup moins de représentations garanties, et beaucoup plus d’« options ». Des options qui veulent dire qu’il doit se garder disponible pour des spectacles qui auront peut-être lieu, peut-être pas ; et qu’il sait moins de quoi sera faite son année financière, même s’il envisage déjà de voir le léger confort qu’il avait gagné s’effriter.

Penser en amont

Présentement, l’équipe des Gros Becs à Québec gère à temps plein les inquiétudes des uns et des autres. « Des commissions scolaires ont déjà annoncé qu’elles ne faisaient pas de réservations de spectacles actuellement, parce qu’elles ne savent pas quels sont les montants [divisés entre des enveloppes du ministère de l’Éducation, de la Culture (MCC), et même du Conseil des arts et des lettres du Québec pour une part de remboursement du transport] dont elles vont disposer. Pas de réservations, pas de préparation », explique Jean-Philippe Joubert, directeur général.

« Notre souhait le plus cher, c’est de maintenir la saison 2018-2019 avec la portion de public familial, des écoles privées et des CPE. Mais ça crée des situations difficiles où des compagnies vont venir jouer pour deux représentations plutôt que pour dix. Je souhaite de tout coeur réaliser l’objectif des ministères : on veut tous augmenter la fréquentation des arts par les écoles. Personne ne remet en question la gratuité scolaire. Mais pour faire une sortie scolaire, on se retrouve dans une situation où l’enseignant doit faire un montage financier dans un dédale bureaucratique kafkaïen. Les enseignants, ils sont allumés et passionnés, mais ils n’ont pas le temps de faire ça… »

Les montants annoncés par les ministères de l’Éducation et de la Culture ne compenseront pas les montants qui étaient demandés aux parents, croit au surplus M. Joubert.

La situation semble plus stable à Montréal, détaille Isabelle Boisclair, nouvelle directrice générale de la Maison Théâtre, dont 60 % des revenus autonomes proviennent du public scolaire. Une stabilité peut-être temporaire, la Commission scolaire de Montréal ne s’étant pas encore prononcée sur son interprétation de la directive du ministre. Mais aussi parce que la métropole bénéficie du programme Une école montréalaise pour tous !, jugé exemplaire par plusieurs des intervenants consultés par Le Devoir.

Ce programme du MEES destiné aux écoles primaires en situation de défavorisation facilite les activités culturelles ou scientifiques en allouant 20 $ par enfant pour une sortie. « Une mesure semblable applicable à toute la province, prévisible, avec une reddition de comptes extrêmement simple, qui laisse à l’enseignant le choix d’aller à l’Orchestre symphonique de Québec, à la Rotonde ou au musée », pourrait sauver la saison, croit M. Joubert.

La décision des commissions scolaires d’annuler des sorties culturelles est non seulement déplorable, elle est non justifiée, a commenté de son côté Mathieu Larouche, au nom de la ministre Montpetit. « Les fonds nécessaires sont disponibles au sein des commissions scolaires pour qu’elles puissent continuer d’offrir des activités et sorties culturelles, mais également en offrir davantage. » L’accessibilité à la culture, notamment à l’école afin de favoriser l’égalité des chances pour tous les enfants, est une priorité pour la ministre, a poursuivi son attaché de presse, « et c’est pourquoi la politique culturelle prévoit des investissements supplémentaires de 35 millions pour les sorties et activités culturelles ».

Pierre Tremblay, de TUEJ, croit de son côté que si les nouvelles mesures du plan d’action du MCC étaient clarifiées, elles suffiraient effectivement à rassurer les commissions scolaires. « La ventilation des ressources aurait dû être faite avant. Qui a accès à ces fonds ? À quelle échelle ? Comment les obtiendra-t-on ? » Car le manque d’information fait qu’aujourd’hui des spectacles, des compagnies et des revenus d’artistes de la saison 2018-2019 sont en péril.

 
 

Une version précédente de cet article, qui indiquait qu'Hélène Langevin était la directrice générale de la compagnie de danse Bouge de là, a été corrigée.