Qu'adviendra-t-il de la politique culturelle?

Le premier ministre Philippe Couillard a présenté la nouvelle politique culturelle le 12 juin dernier.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le premier ministre Philippe Couillard a présenté la nouvelle politique culturelle le 12 juin dernier.

Deux consensus ont émergé de la présentation de la nouvelle politique culturelle du gouvernement du Québec : primo, tous les intervenants du secteur culturel la jugent bien ficelée ; mais secundo, tous sont inquiets au sujet de son avenir…

Il y a plus de 60 pages de texte pour 41 mesures, et 20 pages détaillant le cadre financier. Il y a 600 millions impliqués et 34 ministères ou organismes gouvernementaux. Il y a eu deux ans de consultations. Et pourtant, la nouvelle politique culturelle du Québec « n’a pas de valeur », disait Luc Bernier cette semaine.

Ce n’est pas la teneur du document que le titulaire de la Chaire Jarislowsky sur la gestion dans le secteur public qualifiait ainsi, mais bien son potentiel de survie. Parce que le document présenté mardi ne pourra faire l’objet d’aucun débat à l’Assemblée nationale — les activités de celle-ci sont suspendues depuis vendredi jusqu’aux prochaines élections. Et parce que le plan présenté « ne lie pas le prochain gouvernement », rappelle M. Bernier.

Autrement dit : il y a un risque que le grand exercice de réécriture de la politique culturelle du gouvernement québécois — 26 ans après la première version — soit un projet mort-né. Et que la plupart des mesures détaillées dans le plan ne soient jamais appliquées. Tout dépendra du résultat des élections du 1er octobre, et de ce que le parti gagnant décidera de faire de la politique.

Je m’attends à des changements [sous un autre gouverne-ment] parce qu’en l’état actuel, c’est la politique culturelle des libéraux. Mais tout rejeter ? Je le vois mal.

Chose certaine, aucun des trois partis d’opposition n’a d’emblée accordé son soutien au document. Tant le Parti québécois que Québec solidaire ont à gros traits souligné qu’à leurs yeux, la politique culturelle n’est qu’un élément de la plateforme électorale des libéraux.

À la Coalition avenir Québec (CAQ), le chef, François Legault, s’est dit d’accord avec les principes de la politique, tout en avançant qu’il apporterait des modifications.

« Si la politique n’apparaît pas dans le cadre financier d’un des partis, vous pourrez conclure sur leur niveau d’engagement par rapport au milieu culturel », a pour sa part soutenu Philippe Couillard.

Titulaire de la Chaire de gestion des arts Carmelle et Rémi-Marcoux, François Colbert se « pose comme tout le monde la question de savoir ce qui va arriver de cette politique ». Mais étant donné le contexte de sa conception — un processus large de consultation — et la réception très positive de cette semaine, il doute qu’un parti politique pourrait oser la mettre entièrement aux poubelles.

« Je m’attends à des changements [sous un autre gouvernement] parce qu’en l’état actuel, c’est la politique culturelle des libéraux, dit-il lors de notre entretien. Mais tout rejeter ? Je le vois mal. »

D’autres intervenants envisageaient un entre-deux : que les grands principes de la politique soient conservés, mais que le plan d’action de 600 millions sur cinq ans (qui était pour l’essentiel dans le dernier budget Leitão) soit modifié pour répondre aux objectifs financiers de ce nouveau gouvernement.

Cela dit et malgré cette incertitude, le contenu et les grands axes de la politique culturelle ont été largement applaudis cette semaine. Le Devoir a recensé les réactions pour déterminer ce qui, au-delà des questions de stratégie partisane, semble faire consensus.

Les artistes au coeur du projet. « Nous avons le sentiment d’avoir été entendus », a indiqué Sophie Prégent, présidente de l’Union des artistes (UDA). En énumérant les grandes mesures de la politique, Mme Prégent a noté que « l’artiste et la création sont au coeur » du projet, ce qui était une priorité pour l’UDA et plusieurs autres organismes.

Une révision bienvenue. La révision annoncée des deux lois sur le statut de l’artiste était souhaitée par pratiquement tout le monde. « La Loi sur le statut professionnel et les conditions d’engagement des artistes de la scène, du disque et du cinéma est incomplète et a besoin d’être révisée pour mieux accomplir sa mission, a déclaré le président de la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec, Luc Fortin. Des réformes adéquates pourront faciliter l’accès à un régime de retraite et à des assurances collectives. »

C’est la mesure que l’UNEQ (Union des écrivaines et des écrivains du Québec) attendait. Celle-ci juge que la loi qui concerne les écrivains « n’offre pas une protection semblable à la loi qui régit les artistes de la scène, du disque et du cinéma, car elle n’impose pas la négociation d’une entente-cadre entre les écrivains et les éditeurs », note-t-on.

Des fonds pour la SODEC et le CALQ. Le plan d’action de la politique prévoit des fonds supplémentaires de près de 50 millions pour la SODEC (Société de développement des entreprises culturelles) et de 66 millions pour le CALQ (Conseil des arts et des lettres du Québec). Les sommes sont prévues sur cinq ans.

« Cet investissement permettra à la SODEC de mieux s’outiller pour soutenir l’entrepreneuriat numérique, la création, la production et la diffusion des contenus québécois ici et à l’étranger », estime l’Association québécoise de la production médiatique (AQPM).

L’ADISQ, qui représente l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo, a aussi salué cette décision, tout en ajoutant qu’il sera « impératif que les besoins criants du secteur de la musique soient reconnus afin que le soutien qui lui sera accordé à partir de ces sommes supplémentaires soit en phase avec les besoins exprimés ».

Les crédits octroyés par le ministère à la SODEC sont passés de 67,7 millions en 2013-2014 à 63,8 millions en 2016-2017.

Les jeunes et la culture. Un des axes de fond de la politique est de permettre aux jeunes québécois d’entrer plus facilement, et plus rapidement, en contact avec la culture. Cette « nouvelle alliance » entre la culture, l’éducation et la famille suscite l’adhésion de tous les acteurs du milieu.

« Il est essentiel de former les artistes et le public de demain », a indiqué la Guilde des musiciens, en saluant « l’amplification de la relation entre la culture et l’éducation (30,5 millions), notamment la sensibilisation des familles, des milieux scolaires et de la petite enfance aux bienfaits liés à la pratique d’activités culturelles ».

Protéger le patrimoine. « L’intention annoncée de doter le Québec d’une stratégie gouvernementale en architecture est une mesure innovante », a commenté le Conseil du patrimoine culturel du Québec (CPCQ), qui a offert un « accueil très favorable » aux éléments de la politique culturelle qui concernent le patrimoine.

Quoi donc ? L’idée de doter le Québec d’une stratégie gouvernementale en architecture, de soutenir les initiatives des communautés pour sauvegarder les biens à caractère religieux et de faire de l’État un modèle exemplaire de gestion de son patrimoine bâti. Autant « d’avancées importantes pour la préservation, la protection, la transmission et la mise en valeur du patrimoine », juge le CPCQ.

Survivre aux élections. Autre point consensuel : la volonté de voir la politique culturelle proposée survivre aux prochaines élections. « On ne peut pas se permettre de repartir à zéro le 2 octobre prochain », a indiqué Alexandre Curzi, président de l’AQTIS (Alliance québécoise des techniciens de l’image et du son). L’UNEQ a de son côté dit souhaiter « que les partis d’opposition s’engagent à tout le moins à maintenir cette politique s’ils forment le nouveau gouvernement ».