Des concerts de Yannick Nézet-Séguin et l’Orchestre de Philadelphie perturbés par des pro-Palestiniens

«Nous respectons les opinions des personnes présentes à notre concert, mais la salle de concert, pendant la musique, n’est pas le lieu pour exprimer ces opinions», a affirmé le chef d'orchestre Yannick Nézet-Séguin.
Photo: Jan Regan/Philadelphia Orchestra «Nous respectons les opinions des personnes présentes à notre concert, mais la salle de concert, pendant la musique, n’est pas le lieu pour exprimer ces opinions», a affirmé le chef d'orchestre Yannick Nézet-Séguin.

Yannick Nézet-Séguin et son Orchestre de Philadelphie sont, depuis samedi dernier, la cible de manifestants pro-Palestiniens. Ces derniers reprochent à l’organisation de se produire en Israël en juin prochain, dans la foulée d’une tournée européenne, qui a débuté jeudi soir à Bruxelles de manière houleuse. Le chef québécois est lui-même intervenu publiquement, appelant au respect de l’intégrité musicale de ses concerts et invitant les protestataires à changer de cible. « Nous ne sommes pas des politiciens. Je ne suis pas un président. »

Samedi dernier, des manifestants avaient brièvement barré l’accès au Kimmel Center de Philadelphie. « N’orchestrez pas l’apartheid ! », pouvait-on lire sur leurs pancartes. Selon ce que rapporte David Patrick Stearns, du Philadelphia Inquirer, la tension est montée d’un cran lorsque la contestation a gagné l’intérieur de la salle de concert, juste avant la présentation de Tosca de Puccini. Un message préenregistré a été diffusé empêchant le début du concert.

Selon le reportage du Philadelphia Inquirer, Yannick Nézet-Séguin a jeté son bâton, est sorti de scène, suivi de plusieurs musiciens. Après une interruption de dix minutes, le coprésident par intérim, Matthew Loden, s’est adressé au public en disant que la « dissension mérite d’être écoutée, mais que le sanctuaire qu’est la salle de concert devait être respecté ».

Sanctuaire profané

Ces propos, qui n’ont pas manqué de soulever, localement, un débat sur la sanctuarisation de la musique, n’ont pas été entendus, et le premier concert de la tournée européenne de l’orchestre, jeudi à Bruxelles, a été interrompu.

Photo: Jessica Griffin/Philadelphia Orchestra Yannick Nézet-Séguin et l’Orchestre de Philadelphie ont entrepris leur tournée européenne jeudi à Bruxelles.

Selon le témoignage rapporté au Devoir par Ning Shi, alto solo de l’Orchestre philharmonique de Liège, présent dans la salle, les protestataires se sont fait entendre au milieu du 1er mouvement du 1er concerto de Brahms avec Hélène Grimaud. « Deux jeunes femmes ont bondi de leur chaise en déroulant une banderole et en criant. La soliste et l’orchestre ont continué à jouer pendant quelques mesures, mais les deux protestataires ont continué jusqu’à ce que le public commence à les huer. Les deux femmes ont été escortées hors du lieu en hurlant, mais sans violence. » Cinq minutes plus tard, le directeur de la salle est venu improviser quelques mots pour calmer les esprits, poursuit Ning Shi. « Après quinze à vingt minutes d’interruption, le concert a repris normalement. »

Avant le bis, Yannick Nézet-Séguin a décidé de s’adresser au public en ces mots, relayés vendredi par Ashley Berke, vice-présidente aux communications de l’orchestre : « Nous ne sommes pas des hommes et des femmes de mots, mais de sons, que nous exprimons à travers la musique. Nous ne sommes pas des politiciens. Je ne suis pas un président. Nous respectons les opinions des personnes présentes à notre concert, mais la salle de concert, pendant la musique, n’est pas le lieu pour exprimer ces opinions. Je suis devenu un musicien parce que la musique apporte la paix. »

Ashley Berke a confirmé au Devoir, depuis Luxembourg, que l’Orchestre de Philadelphie poursuit sa tournée comme prévu : « Tout en respectant la liberté d’expression et le droit à la protestation pacifique, nous croyons important de préserver un environnement sécuritaire pour les musiciens et les spectateurs et croyons en l’importance de la musique comme forme d’expression unificatrice. Nous allons discuter avec chaque présentateur de nos futurs concerts de mesures de sécurité additionnelles. »

Ambassadeurs pour le pire

On parle souvent des orchestres symphoniques comme d’ambassadeurs de leur ville ou de leur pays. En général dans un sens positif. Lors de leur tournée, qui doit les mener notamment à Paris, Dusseldorf, Hambourg et Vienne — avant Haifa, Tel-Aviv et Jérusalem les 3, 4 et 5 juin —, Yannick Nézet-Séguin et son orchestre sont aussi, par la force des circonstances, vus comme des ambassadeurs itinérants des États-Unis. Ils deviennent donc, pour les protestataires, de vraies cibles mouvantes.

Il est impossible de prévoir le comportement de personnes qui ont acheté un billet des semaines à l’avance. Si les banderoles ne passeront plus un contrôle de sécurité renforcé, personne ne peut reconnaître à l’entrée d’une salle un militant déterminé à perturber le concert.

Les artistes sont à la merci de ces manifestations. Un fameux concert du chef allemand Carl Schuricht à Amsterdam le 5 octobre 1939, où pendant Le chant de la terre de Mahler (compositeur banni par les nazis) une fanatique crie « Deutschland über alles, Herr Schuricht ! » (« L’Allemagne au-dessus de tout, M. Schuricht ! »), a été documenté. L’instant (à 53 minutes 08 secondes du concert) glace le sang.

A contrario, une légende voulant que le Congrès juif américain ait raflé les billets du premier concert de Karajan et du Philharmonique de Berlin en 1955, à Carnegie Hall, en demandant à ses membres de ne pas y aller afin que l’orchestre se retrouve devant une salle vide, est fausse, mais a la vie dure. Une étude détaillée de Shi Omo Shafir détaille les moyens de protestation à l’égard d’artistes tels Karajan, Gieseking, Schwarzkopf ou Böhm. S’agissant de la venue de Karajan, en 1955, on peut lire « à l’exception de quelques manifestations, aucune action concertée ne fut organisée ».

Contrairement à ces artistes réellement compromis avec un régime politique, Yannick Nézet-Séguin et son orchestre se trouvent otages d’un objectif politique extrêmement défavorable avec le déménagement de l’ambassade américaine et la mort de soixante Palestiniens à Gaza.

Cela dit, l’institution ne peut nier le fait que la décision de ce voyage, annoncé en février dernier, avait une portée symbolique alors clairement revendiquée par Ryan Fleur, coprésident par intérim de l’orchestre, puisqu’associé au 70e anniversaire de l’État d’Israël. Il est à noter qu’Israël ne figure pas dans les tournées habituelles des orchestres internationaux.

Seuls trois orchestres américains importants, New York, Pittsburgh et Philadelphie (une seule fois en 1992) s’y sont produits et aucun ne l’a visité depuis 1996. Ces faits, ainsi que la prise en charge financière de cette partie de la tournée par la Fédération juive du Grand Philadelphie changent l’angle de vue. Reste à savoir si les jours qui viennent vont attiser ou éteindre le feu qui couve.


 
6 commentaires
  • Paul Toutant - Abonné 26 mai 2018 06 h 44

    Politique...

    Eh oui, cher Yannick, tout est politique. La Fédération juive de Philadelphie, qui paye les dépenses de l'orchestre en terre d'Israël, n'est pas un organisme neutre politiquement. Le fait que les grands orchestres américains ne se produisent plus à Jérusalem depuis 1996 aurait dû vous mettre la puce à l'oreille. Il est bon parfois de sortir son nez des partitions musicales et de lire les journaux récents; un génocide est en cours là-bas, voyez-vous, ce que rappellent les manifestants lors de vos concerts. " Quand les hommes vivront d'amour..." chantait le poète, qui ajoutait tristement: " Mais alors, nous serons morts mon frère! ". Triste et dure réalité que ne pourront enterrer toutes les fabuleuses notes des meilleurs compositeurs. La Paix soit avec vous, ou, dans la langue de votre commanditaire, Shalom!

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 26 mai 2018 09 h 01

      @ PT ...J'aime bien votre commentaire .
      @ CH....J'apprécie votre écriture honnête dans les faits.

    • Louise Collette - Abonnée 26 mai 2018 10 h 38

      J'aime votre commentaire Monsieur Toutant.

      Ces artistes, musiciens et autres...sont pas mal dans leur bulle, qu'ils se renseignent un peu cela s'impose et, comme vous dites il y un génocide en cours là-bas, ces pauvres gens ont devant eux un avenir bien sombre..

    • Hélène Somma - Abonnée 26 mai 2018 11 h 35

      Merci beaucoup pour votre commentaire ! Peu de gens parlent. Hélène Somma

  • paul Tetrault - Inscrit 26 mai 2018 08 h 03

    Afrique de Sud/Palestine

    Yannick , tu repetes, mot par mot les excuses donnees lors du boycottage de l'apartheide sud africain. Sois de bon bord d'histoire,joue pas pour l'apartheide israelien.

  • Robert Bérubé - Abonné 26 mai 2018 12 h 19

    Désespérant...

    Quel déception d'apprendre ce matin qu'un chef de renom accepte de jouer le jeu politique d'Israel tout en se défendant d'en faire. Pourtant, sa notoriété lui donnait la possibilité et la liberté de refuser cette portion de la tournée de l'orchestre en Israel. Je ne crois pas que M. Néxet-Séguin soit assez naïf pour s'imaginer qu'il ne fait que de la musique sans jouer le jeu politique de la Fédération juive de Philadelphie qui finance cette partie de la tournée de l'orchestre. Les artistes, avant leur art, sont des humains qui se sont, dans une large mesure, impliqués dans les enjeux puplics de l'heure en reconnaissant que TOUT est politique. Quel dommage! En souhaitant que cette défaillance amène ce chef à plus de maturité à l'avenir.
    Robert Bérubé