Du danger d’être contre Donald Trump en bloc

Le président américain, Donald Trump
Photo: Evan Vucci Associated Press Le président américain, Donald Trump

Attention à l’aveuglement. Les progressistes ont beau jeu de critiquer le président américain, Donald Trump, mais l’opposition systématique à ses visions controversées peut avoir des effets dangereux, voire enluminer des positions en soi contestables, croit le directeur du Monde diplomatique, Serge Halimi, qui était de passage à Montréal samedi dans le cadre de la conférence internationale La grande transition. Son voisin de table, le fondateur du magazine américain de gauche Jacobin, Bhaskar Sunkara, voit pour sa part peu de positif aux actes de Trump.

Lors de son allocution à Montréal, Serge Halimi a illustré les dangers « de substituer à une réflexion raisonnée des réflexes automatiques qui sont essentiellement déterminés par l’aversion, légitime au demeurant, que nous inspire Trump ou tel ou tel responsable politique ».

Il faut dire que, depuis son élection, et même avant, Donald Trump polarise les penseurs et les médias, et que l’ombre du dogme n’est pas toujours loin. M. Halimi, aussi journaliste et auteur, estime important de mettre en garde « les progressistes de la gauche américaine ou européenne » sur le fait qu’il ne faut pas oublier les valeurs choisies il y a longtemps ou, dans son cas « les positions éditoriales qui sont celle du Monde diplomatique ».

Il donne l’exemple du budget militaire américain, qu’il estime « absolument extravagant », et dit que « la volonté de se dresser contre la Russie n’est pas un motif suffisant pour accepter de donner une carte blanche au Pentagone. » Même esprit quand vient le temps de réfléchir sur les organisations américaines de renseignements. « Il ne faut pas favoriser des agences aussi dangereuses que le FBI, la CIA ou la NSA au seul prétexte que les anciens patrons de ces agences se sont en quelque sorte révoltés contre l’actuel président des États-Unis. »

Bhaskar Sumkara, qui mène le magazine de gauche Jacobin, estime pour sa part que Trump n’a tout simplement « rien fait qui vaille ». « Je comprends l’argument en théorie, mais je crois franchement qu’il n’y a pas de différences entre ce qu’il a fait et les administrations de droite typiques. » Sa publication tente surtout d’élargir le champ de vision et de miser sur la pertinence.

Là où Trump a eu un impact positif, convient Sunkara, c’est dans la colonne de ses abonnés, qui a fait un grand bond vers l’avant pendant la première année de mandat du 45e président. Très critiquées par Trump sur Twitter et dans ses discours, plusieurs publications américaines ont d’ailleurs vu leur sort s’améliorer.

À ce sujet, Serge Halimi, du Monde diplomatique, maintient sa mise en garde, qu’il applique aussi à son propre univers médiatique. Force est d’admettre selon lui qu’un certain nombre des critiques qu’émet Trump peuvent être justes. « Il a affronté un certain nombre de grands médias pendant sa campagne, et ceux-ci ont eu tout à fait raison de s’opposer à lui comme je m’oppose à lui. Mais le seul énoncé par Trump d’un fait ne conduit pas à prendre le pas opposé. On a suffisamment critiqué le New York Times, CNN et MSNBC par le passé pour ne pas vouloir en faire maintenant les organes du bien et de la vertu sur Terre. »

Cette approche antagoniste décriée par M. Halimi crée toutes sortes de paradoxes en enjolivant ceux qui affrontent Trump, voire ceux qui l’ont précédé. « L’opposition à Trump conduit à héroïser tous ses prédécesseurs, qui seraient des dieux vêtus de lin blanc au seul motif qu’ils ne sont pas Trump. Maintenant, George W. Bush devient une espèce de héros parce que Trump le déteste, et réciproquement. Je pense que cette manière de faire est intellectuellement et politiquement dangereuse. »


Le cas Jacobin

Le magazine de gauche américain Jacobin a été fondé en 2010 par le jeune journaliste et auteur Bhaskar Sunkara, alors âgé d’à peine 21 ans. D’abord publié en ligne, Jacobin a connu une édition imprimée environ un an après. Le magazine se dit « radical » et Sunkara se qualifie lui-même de marxiste. Il a donc trouvé chaussure à son pied à la conférence La grande transition, dont le sous-titre était « Préparer la société après le capitalisme. »

Il convient que de mener une entreprise médiatique et proposer des idées progressistes peut parfois entrer en contradiction, mais « ce n’est pas incompatible ». D’abord le magazine est sans but lucratif. Aussi, il organise plusieurs événements et a mis sur pied des dizaines de clubs de lecture, non seulement à travers les États-Unis, mais aussi partout dans le monde, et même à Montréal. Les lecteurs s’y rassemblent pour débattre des articles, par exemple.

« Mais, fondamentalement, tu dois avoir un modèle d’affaires viable et je crois que beaucoup de gens de gauche ne sont pas toujours à leur affaire en gestion, dit Sunkara au Devoir. Au bout du compte, il n’y a pas de telle chose que la comptabilité de gauche ou de droite. On a des cibles de croissance, je paye des taxes, je fonctionne dans le monde tel qu’il est, et ça demande du sérieux. »

Jacobin, une publication à l’esthétique remarquable, compte quelque 36 000 abonnés, et sa distribution atteint les 40 000 exemplaires avec les ventes en kiosque. « On a grandi très vite l’année après Trump. Depuis la croissance a ralenti, mais c’est encore solide. J’aimerais arriver à 50 000 abonnés l’an prochain. » Le magazine propose une approche intellectuelle, mais pas hermétique, et c’est dans le dosage que se situe le dilemme de M. Sunkara pour attirer de nouveaux lecteurs.