Juste pour rire: les festivals d’humour comme symptôme

«Je m’appelle Patrick Rozon, mais vous pouvez m’appeler Patrick», avait blagué le porte-parole de l’événement, Patrick Rozon (au centre), mercredi, au lancement de la programmation du festival Juste pour rire, désirant garder une saine distance entre lui et l’entrepreneur déchu.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Je m’appelle Patrick Rozon, mais vous pouvez m’appeler Patrick», avait blagué le porte-parole de l’événement, Patrick Rozon (au centre), mercredi, au lancement de la programmation du festival Juste pour rire, désirant garder une saine distance entre lui et l’entrepreneur déchu.

Christelle Paré est devenue récemment la première docteure en industrie de l’humour du Québec. Elle vient tout juste de terminer des études postdoctorales à l’Université Brunel de Londres. Elle enseigne à l’École nationale de l’humour de Montréal.

Le festival Juste pour rire/Just for Laughs (FJPR/JFL) a dévoilé mercredi la programmation de son prochain festival, le premier depuis la chute du président fondateur Gilbert Rozon. Quelles sont vos premières impressions ?

Je suis contente qu’il y ait une programmation. Très peu de détails avaient circulé jusqu’à cette semaine alors que normalement les galas sont dévoilés en novembre pour profiter des achats de cadeaux de Noël. Très franchement, j’espérais que les artistes seraient au rendez-vous. Bien sûr, il y a eu l’affaire Rozon. Mais une équipe extraordinaire travaille dans ce festival depuis des années, des gens qui n’ont rien à voir avec les actes qui font l’objet d’une enquête. Ce festival fait rayonner l’humour québécois et l’expertise festivalière québécoise à travers le monde et je suis contente de voir que l’aventure continue.

La proposition de programmation de cette 36e édition vous semble-t-elle à la hauteur des attentes nécessairement élevées pour le plus grand festival d’humour du monde ?

Compte tenu des circonstances, oui. Dans un autre contexte, j’aurais été un peu déçue par la quantité d’artistes francophones. Mais on ne peut pas comparer cette programmation avec celle d’une année ordinaire : c’est une situation extraordinaire. On se comprend, il n’y a que des gens d’expérience et de qualité, comme Laurent Paquin et Les Denis Drolet. C’est aussi une très bonne idée d’avoir évacué les obligations thématiques des galas pour donner carte blanche aux artistes. Pour les anglophones du JFL, c’est une autre histoire, puisque cette autre programmation demeure très impressionnante.

Comment réagissez-vous à la faible représentation des femmes dans la programmation ?

Ce n’est pas surprenant que les femmes humoristes semblent plus attirées par le Grand Montréal Comédie Fest. Cet événement a été créé en réaction à l’affaire Rozon. Il n’y a pas que ça. En 2016, le FJPR avait programmé puis annulé un gala Juste féminin jugé ghettoïsant. Ça se peut que?certaines?aient?été échaudées. Il y a donc moins de femmes, mais il y en a, et de belles artistes : Julie Caron, Korine Côté ou Mélanie Couture.

L’humour demeure donc surtout un univers de gars ?

L’humour francophone manque de diversité en général. Quand on compare la programmation du FJPR à celle de JFL, on voit qu’on n’est tellement pas dans la même ligue. Il y a beaucoup plus de femmes en anglais, dont la Canadienne Katherine Ryan qui fait fortune en Angleterre, et beaucoup plus d’artistes de différentes origines.

Y a-t-il de la place pour tous ces événements humoristiques qui se chevauchent, le FJPR, le JFL, le Zoofest lié au off-JFL et maintenant le Grand Montréal Comédie Fest ?

En fait, l’offre en humour va être exceptionnelle partout au Québec cet été. Il faut ajouter ComédiHa ! à Québec, Faut bien en rire à Laval et le Festival d’humour en Abitibi-Témiscamingue. On va voir de quoi est fait le nouvel événement à Montréal, mais on sait de quoi sont faits les anciens. Toutes les formules sont toutefois assez différentes. Il faudra surveiller à quel point le Grand Montréal Comédie Fest remplira ses salles. Chose certaine, je ne connais pas d’exemple international d’événements sur le même thème aussi rapprochés dans la même ville. D’ailleurs, l’été est beaucoup plus tranquille en matière de festival partout dans le monde.

Comment voyez-vous l’avenir à moyen terme pour le secteur et les deux festivals concurrents de Montréal en particulier ?

Je n’ai pas de boule de cristal. Mais je peux dire que la durée de vie moyenne des nouveaux festivals au Québec est d’environ cinq ans. L’événement Dr Mobilo Aquafest a trois ans. Il serait donc logique que le sort du Comédie Fest soit fixé d’ici cinq ans. D’ici là, le festival saura si son calendrier, sa programmation et sa formule fonctionnent ou les aura adaptés. Un festival évolue constamment.

Quelles sont les conséquences du fait qu’aucun des deux volets francophones de Montréal n’a encore signé de droits de diffusion à la télé ?

Il y a des effets sur les cachets des artistes, évidemment. Pas partout, puisque le nouveau propriétaire de JFL, ICM Partners, continue de tourner et de vendre les shows du Just for Laughs. ICM est peut-être plus frileux à l’idée de remettre la marque FJPR en ondes immédiatement. Là encore, il faut laisser passer du temps pour voir. Mais la captation est contraignante aussi. Il faut donner du matériel inédit à la télé. C’est beaucoup de travail. Sans télé, les artistes travaillent beaucoup plus librement.

Cette idée de la liberté retrouvée des artistes a été évoquée par les fondateurs du Comédie Fest. L’affaire Rozon a-t-elle servi de révélateur et même de catalyseur à une mutation de l’écosystème de l’humour au Québec ?

La transformation du système est en marche depuis une dizaine d’années. On se retrouve dans une période de bouillonnement et d’expérimentation intense. Les jeunes humoristes ont dû se débrouiller dans un marché saturé par de grosses vedettes en place depuis dix, vingt ou trente ans, un marché qui n’avait pas vraiment besoin de sang neuf. On a vu le même mouvement en danse, en théâtre en arts visuels. Les jeunes humoristes ont investi le Web, Twitter ou Facebook pour se faire connaître. C’est comme ça que Louis T a fait sa place. Les plus jeunes se coproduisent souvent. Les soirées d’humour ont explosé, à Montréal, à Québec, en région. Tout ça était en branle avant la crise. L’affaire Rozon a été l’occasion de prendre acte des évolutions et de la place disponible pour repenser les choses.

Le Grand Montréal Comédie Fest est donc aussi une adaptation à ces nouvelles formes ?

Tout à fait. Il y a vraiment une volonté de faire les choses différemment, de s’ouvrir plus à la diversité et en même temps de s’imprégner du stand-up à l’américaine, à l’humour d’observation. La façon de faire les spectacles solos et le stand-up est en train de changer. Les artistes misent sur l’intimité et les gens ont soif de proximité. On le voit avec la popularité du Bordel Comédie Club de Montréal. On n’a pas besoin d’une grosse mise en scène dans un tel contexte. Il y a encore un marché pour les gros shows. Mais ce que Korine Côté, Mike Ward ou Guillaume Wagner proposent est très dépouillé, plus franc. Sugar Sammy offre deux ou trois humoristes en première partie et lui-même donne 45-50 minutes par la suite. Une nouvelle génération bouscule la forme classique, tourne dans de petites salles, pendant de courtes périodes. Ces transformations ont une influence sur la manière de construire des programmations et des festivals.