Impressionnante Berthe Morisot et savoir-faire canadiens

Rabéa Kabbaj Collaboration spéciale
Berthe Morisot, «Jeune femme en gris étendue» (1879)
Photo: Collection particulière Berthe Morisot, «Jeune femme en gris étendue» (1879)

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Après avoir galvanisé le public et la critique avec sa spectaculaire exposition Alberto Giacometti, le Musée national des beaux-arts du Québec ne compte pas être à court d’arguments cet été non plus. En s’alliant à trois autres musées internationaux d’envergure pour rendre ses lettres de noblesse à une figure fondatrice de l’impressionnisme, et en donnant à voir la variété des savoir-faire canadiens en art contemporain, l’établissement de Québec vient confirmer la solidité de sa programmation en cette année de son 85e anniversaire.

Si l’on vous dit Monet, Degas ou encore Renoir, vous situez généralement tout de suite ces grands noms de l’impressionnisme. Berthe Morisot ? La tâche s’avère peut-être un peu plus ardue ! Et pourtant… « Même si elle est bien moins connue que ses collègues masculins, Morisot fait partie des artistes majeurs de l’impressionnisme et des membres fondateurs de ce mouvement. On considérait donc qu’il fallait la remettre à l’avant-plan », explique André Gilbert, conservateur aux expositions au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ). C’est d’ailleurs la toute première exposition Morisot au Canada (du 21 juin au 23 septembre 2018), et la première en Amérique du Nord depuis 1987 !

Fort de ce constat, le MNBAQ a donné l’impulsion à ce projet itinérant autour duquel il a réussi à fédérer la Fondation Barnes de Philadelphie, le Dallas Museum of Art et le Musée d’Orsay de Paris, et qui sera présenté dans chacun de ces quatre établissements, à commencer par Québec. L’une des deux commissaires choisies, Sylvie Patry, conservatrice en chef et directrice de la conservation et des collections du Musée d’Orsay, n’est rien de moins que « l’une des spécialistes mondiales de la peinture impressionniste », souligne M. Gilbert, qui voit là un gage de la haute qualité de l’exposition à venir.

Le style Morisot

Si, à l’instar de ses collègues, Berthe Morisot (1841-1895) se caractérise par un style impressionniste plutôt classique, la spécificité de ses toiles s’illustre de deux façons. « En tant que femme, elle aborde des sujets assez différents des impressionnistes hommes : des scènes intimes et personnelles à travers la représentation d’autres femmes et d’enfants. Pour une femme, c’est plutôt convenu, mais de la part d’une impressionniste, cela demeure une pratique un peu plus rare », relève André Gilbert.

La seconde marque de fabrique de Morisot réside dans sa radicalité : elle part de la technique impressionniste, mais pour la mener beaucoup plus loin que d’autres. « En peinture, c’est l’une des artistes qui poussent le plus loin la question de l’inachevé. Elle décide d’exposer des œuvres qui sont considérées par d’autres comme des esquisses, tandis qu’elle les présente comme finies », analyse le conservateur du MNBAQ.

Entre féminisme et raffinement

En plus de témoigner de ces particularités de l’artiste, l’exposition se penchera sur ses années de formation, elle qui dut faire preuve de persévérance pour parvenir à se faire reconnaître dans un secteur difficile d’accès aux femmes à l’époque. La peinture en plein air — une caractéristique de l’approche impressionniste — ou encore la représentation du fameux personnage bourgeois de la Parisienne seront également d’autres portes d’accès à l’œuvre de Morisot.

« L’exposition dresse le portrait d’une femme singulière, qui est un modèle à plusieurs égards. Son œuvre est très raffinée et séduisante, donc les gens seront vraiment charmés. Évidemment, c’est l’impressionnisme et on sait à quel point ce mouvement nous touche à plusieurs niveaux. Cependant, c’est également une belle réflexion globale sur les relations entre l’art et la vie personnelle, deux aspects intimement liés chez Morisot », conclut André Gilbert au sujet de cette exposition qui rassemblera pas moins de 55 toiles en provenance de neuf pays différents.

Du fait main pancanadien

Tranchant avec une offre habituellement soit québécoise soit internationale, la seconde exposition qui prendra l’affiche cet été au MNBAQ, Fait Main/Hand Made (du 14 juin au 3 septembre 2018), sera entièrement canadienne. Une approche résolument coast to coast qui explorera l’engouement renouvelé, en art contemporain, pour la question du faire artistique lié à des pratiques populaires.

« Depuis quelques années, on voit émerger le retour d’un discours sur le savoir-faire, la requalification : ce qu’on appelle le reskilling. J’ai donc voulu faire une exposition sur ce mouvement bien réel, en y allant avec une présentation d’œuvres qui témoignent d’un intérêt pour les savoir-faire plus ou moins traditionnels et de marier cela à des questions autour de notions comme l’art populaire, les passe-temps, les loisirs, qui entrent aussi en ligne de compte. Il m’apparaissait donc pertinent de proposer cette réflexion sur cette rencontre entre “les beaux-arts” et la culture plus populaire », fait valoir Bernard Lamarche, conservateur de l’art actuel (de 2000 à ce jour) au MNBAQ.

Explorer les savoir-faire

Dans cette perspective, près d’une centaine d’œuvres émanant de 37 artistes canadiens ont été sélectionnées, et donneront à voir des approches diversifiées de multiples pratiques artisanales. « Par exemple, pour l’univers de la poterie ou de la céramique, on a Brendan Lee SatishTang qui revient sur la poterie traditionnelle, mais en la recoupant avec la culture d’aujourd’hui. Il en fait des espèces de mashups, de rencontres de genre, autant vers le manga que la poterie ancestrale de l’Orient. Avec son approche plus classique, Marie Côté va quant à elle faire parler la céramique, non pas par rapport à son côté usuel, mais plutôt selon ses propriétés sonores suggérées. On a aussi une troisième voie, Clint Neufeld, qui lui a refait des moteurs de voiture, mais en céramique. Ainsi, il nous permet d’introduire dans l’exposition des questions comme le passe-temps, le temps qui est pris à faire les œuvres et la valeur à lui accorder », explique M. Lamarche.

Tantôt conceptuelles, tantôt plus crues, parfois plus technologiques, les œuvres présentées dévoilent un éventail très large de propositions. Elles mettront à l’honneur des icônes déjà bien établies comme Barb Hunt, François Morelli ou Barbara Todd, mais aussi des artistes de la relève ou en mi-carrière comme Dominique Pétrin, qui avait été invitée l’an dernier à collaborer avec le célèbre artiste britannique Banksy.

Chose certaine, ces démonstrations de savoir-faire éclectiques, bigarrées et repoussant les limites du matériau ne devraient pas laisser le public indifférent. « Cette exposition s’annonce ludique et festive, et devrait également brasser un peu la cage à certains endroits. Je pense que les gens en ressortiront en réfléchissant aux enjeux de l’exposition, mais aussi avec l’air léger et un grand sourire accroché au visage », estime M. Lamarche.