Belle soirée d’ouverture, mais un Farhadi aux feux mal allumés

À partir de la gauche, les acteurs Ricardo Darín et Penélope Cruz, le cinéaste Asghar Farhadi et l’acteur Javier Bardem, sur la Croisette, lundi.
Photo: Valéry Hache Agence France-Presse À partir de la gauche, les acteurs Ricardo Darín et Penélope Cruz, le cinéaste Asghar Farhadi et l’acteur Javier Bardem, sur la Croisette, lundi.

Elle était chic, cette soirée d’ouverture cannoise, mardi. Un ange passa quand apparut le grand Martin Scorsese, à qui la Quinzaine des réalisateurs remettra son Carrosse d’or cette année. Suivait tout le gratin de France et un peu d’ailleurs, dont la Québécoise Suzanne Clément, acceptée là-bas comme une enfant de la maison, le chic jury et, bien sûr, l’équipe du film d’ouverture Todos lo saben (Everybody Knows). Sur les marches, montaient Javier Bardem et Penélope Cruz en majesté, aux côtés de Ricardo Darín et du cinéaste Asghar Farhadi ; tous de noir vêtus.

Un temps radieux. Que demander de plus ? Il y eut bien la chute impromptue d’une dame asiatique sur les marches, sa longue robe bleue retournée comme une crêpe. Sinon, une fête tout en harmonies.

Très à l’aise, le maître de cérémonie Édouard Baer a enchaîné de longues tirades lyriques sur le cinéma et sur Cannes, assez jolies, parfois comiques, saluant ceux qui ont couché, ceux qui ont refusé de coucher, les enfants du paradis là-haut, les cinéphiles, les cinéphages. Alouette !

Le délégué général du festival, Thierry Frémaux, vint présenter le jury en commençant par le Québécois du lot : « On avait apprécié son 32 août sur terre, puis il est parti faire des films à Hollywood, relever le défi impossible de donner une suite à Blade Runner : Denis Villeneuve. »

Puis les lumières se sont éteintes. Place au cinéma !

Un Farhadi éparpillé

 

Le film, bah ! Pas du meilleur Farhadi, tant s’en faut. Le cinéaste d’Une séparation, aux scénarios si bien huilés d’habitude, a échappé plusieurs de ses lignes, sans que le résultat tombe dans le désastre complet, mais… En tournant en espagnol, l’Iranien verse dans le mélo, peut-être influencé par les films d’Almodóvar, qui ne sont pas sa tasse de thé. Ajoutez une intrigue qui s’offre également des côtés agathachristiens, whodunit.

Lors d’un mariage dans une famille espagnole, revient se pointer une des filles, depuis plusieurs années mariée en Argentine (Penélope Cruz), avec son adolescente. Cette dernière est bientôt kidnappée et un des proches semble complice du coup. L’ancien amoureux de madame (Javier Bardem, son compagnon dans la vraie vie) fait tout pour trouver l’argent de la rançon et les passions d’hier refont surface. Les différences de classes sociales servent de leviers aux contradictions et conflits mal réglés du clan familial, avec une histoire de vente de domaine mal digérée.

Survient alors le mari bien falot (Ricardo Darín). Drôle d’idée d’avoir fait jouer à cet immense acteur argentin, toujours tonique et cinglant, un rôle d’homme aussi pâle et raté, confit en dévotion, évoquant sa foi en Dieu à tout bout de champ. On a du mal à comprendre comment son épouse a pu l’aimer, ce qui nuit au processus d’identification.

C’est la mécanique du cinéaste iranien, mais soudain bancale ; parfois cinématographiquement virtuose, très inégale. Les scènes cruciales du mariage, filmées, revues sur vidéo, façon Haneke, composent une riche matière, dont la caméra décline les tons de lumière.

L’ouverture du film qui pénètre un clocher, les rouages de son horloge et de ses cloches évoque Vertigo, tout en épousant les préoccupations constantes du cinéaste iranien : démonter les causes entrecroisées qui mènent les êtres humains à la catastrophe. Sauf que les personnages se révèlent plus fragiles que dans ses oeuvres antérieures, quelques répliques paraissent risibles et l’émotion peine à s’imposer. Peut-être Asghar Farhadi a-t-il subi ici trop d’influences, finalement.

Penélope Cruz joue sur plusieurs registres pourtant, sans forcer la note, vibrante de bout en bout. Le rôle de Bardem est moins bien dessiné, un peu naïf et pataud, celui de Darín, carrément mal esquissé. Et avec un dénouement lourdingue, Todos lo saben nous laisse en plan, comme après une relation agitée mais confuse où le courant n’est jamais vraiment passé.

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