Comment réussir l’aliénation d’une oeuvre d’art?

L’an dernier, le Berkshire Museum a déclenché un tollé en annonçant son intention de vendre des œuvres aux enchères chez Sotheby’s.
Photo: Christophe Archambault Agence France-Presse L’an dernier, le Berkshire Museum a déclenché un tollé en annonçant son intention de vendre des œuvres aux enchères chez Sotheby’s.

Comment réussir l’aliénation d’une oeuvre d’art ? Qu’est-ce qu’un musée, dont une des grandes responsabilités est de conserver et d’augmenter les collections patrimoniales d’un pays, doit considérer lorsqu’il se départ d’une oeuvre ? Ces questions émergent alors que la vente de La tour Eiffel (1929) de Marc Chagall par le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), pour acquérir avec les revenus le Saint Jérôme (1779) de Jacques-Louis David, est fortement discutée tant dans le milieu des musées que sur la place publique.

L’aliénation d’une oeuvre est toujours une question délicate pour un musée, ne serait-ce que parce que les collections doivent se construire à travers de longues périodes, où les tendances et même les regards sur l’art ou l’esthétique peuvent évoluer, changer, fluctuer. Les us varient selon les pays, comme le résume le titulaire de la chaire de recherche Musées, gouvernance et droit culturel de l’UQAM, Yves Bergeron. Ainsi, l’aliénation se pratique extrêmement rarement en Europe, et chaque cas y semble complexe. Même quand les raisons sont éthiques. Emmanuel Macron s’est engagé, fin 2017, à restituer à l’Afrique une part du patrimoine africain sis en France. Pour ce faire, il faudra changer la loi, principalement les principes juridiques « d’inaliénabilité et d’imprescriptibilité […] des collections publiques ».

Aux États-Unis, les musées, parce qu’ils sont privés, cèdent plus facilement leurs oeuvres. L’an dernier, le Berkshire Museum a déclenché un tollé public en annonçant son intention de vendre une quarantaine d’oeuvres aux enchères chez Sotheby’s, dont deux pièces de l’Américain Norman Rockwell. Les héritiers de ce dernier sont légalement intervenus. L’Association américaine des musées (AAM) a protesté. Elle s’était également engagée en 2014 dans l’aliénation d’oeuvres du Delaware Art Museum, qui cherchait ainsi à récolter des sous pour rembourser sa dette et nourrir un fonds d’acquisition. L’AAM avait demandé à ses membres de suspendre tout prêt d’oeuvre, partenariat ou collaboration avec le DAM. Après la vente d’Isabella and the Pot of Basil, de Willliam Holman Hunt, pour 4,25 millions $US, le DAM s’est vu retirer son accréditation par l’association. Ce qui n’a pas empêché le musée de vendre ensuite le mobile de Calder Black Crescent pour 10,6 millions US$, ainsi que des tableaux de Winslow Homer et Andrew Wyeth.

Thomas Krens, directeur du Guggenheim de New York pendant 17 ans jusqu’à 2008, a été pratiquement un chantre de l’aliénation, poussant la pratique plus loin que ses prédécesseurs, vendant de la main gauche des Kandisky et Brancusi pour racheter de la main droite la collection du comte Panza di Biumo.

Les données

Entre l’Europe et les États-Unis, le Canada pratique un peu l’aliénation, mais rarement. Le geste reste fort mal perçu. Avocate à l’Institute of Art and Law (IAL) de Grande-Bretagne, la Québécoise Hélène Deslauriers nomme les éléments importants à considérer pour une aliénation réussie. La notion de patrimoine, incarnée par « le fait que les musées détiennent et gèrent les oeuvres au nom du patrimoine public », doit être essentielle. Elle découle sur une nécessaire transparence. « C’est très important, pour plusieurs raisons. L’absence de transparence a souvent pour effet d’ajouter de l’huile sur le feu si le public finit par apprendre ce qui se passe, et donne alors l’impression qu’on lui a joué dans le dos. Le deuxième effet, c’est qu’étant donné que les musées ne sont pas propriétaires mais fiduciaires des oeuvres qu’ils doivent gérer, ils ont des devoirs de fiduciaires — connaître leur inventaire et leurs oeuvres, les assurer, les entretenir, etc. Et parmi ces devoirs, celui de ne s’en défaire que pour des motifs légitimes. » Ainsi, la motivation de l’aliénation est également une notion clé. Tout comme les conditions dans lesquelles l’aliénation se fait, poursuit Mme Deslauriers. Finalement, il est essentiel que l’aliénation s’inscrive dans un cadre général de bonne gestion, et qu’on ne cède pas une oeuvre pour combler un trou creusé par une mauvaise gestion.

Alexander Herman, collègue de Mme Deslauriers, assistant-directeur au IAL, rappelait dans un billet publié dans le Globe and Mail que les règles régissant le musée national de Grande-Bretagne sont très strictes. L’institution, écrivait-il, ne peut pas vendre le moindre gribouillis d’artiste. La seule manière de bouger la collection est en transférant des oeuvres à une autre institution nationale.

Ici, la Loi sur les musées (1990) permet à ces derniers d’aliéner des oeuvres. Les processus sont serrés. Le MBAC possède une rigoureuse politique d’aliénation. Les oeuvres qui seront vendues doivent tout d’abord être offertes aux autres musées nationaux à une juste valeur marchande. Les deniers gagnés par une telle vente ne peuvent que nourrir les collections. Cette politique, souligne M. Herman dans son texte, prône également la transparence. On peut s’interroger sur sa limpidité, poursuit-il, puisque le grand public a appris que le musée se départait du Chagall une fois la décision prise, l’oeuvre ayant, entre les mains de Christie’s, déjà quitté le pays. M. Herman se demande aussi si le grand public n’aurait pas dû être informé des plans du musée d’échanger, en quelque sorte, un Chagall pour un David. « Car le Chagall lui appartient, après tout. »

Un observateur des milieux muséaux, sous le couvert de l’anonymat, mentionne que dans ce dossier, le directeur du MBAC semble s’être comporté davantage comme un collectionneur privé que comme un conservateur, agissant « comme si l’oeuvre lui appartenait ». En résulte « un bris de confiance avec les Canadiens ; ce Chagall est du patrimoine ; du patrimoine canadien ; la ministre Joly devrait l’obliger à démissionner ».

La conclusion de M. Herman est plus tempérée. « Il semble étrange, maladroit que le public n’ait pas eu [dans ce dossier] son mot à dire. La loi devrait peut-être être modifiée afin d’assurer un processus plus transparent. Ou peut-être que ce feuilleton doit tous nous faire réfléchir : certaines oeuvres majeures d’une collection nationale (un Chagall, ou un autre) doivent peut-être être considérées comme trop importantes pour être vendues. »