Le Chagall aurait pu trouver preneur au Canada, selon des acteurs du marché de l'art

«La tour Eiffel», de Chagall
Photo: MBAC «La tour Eiffel», de Chagall

Selon des acteurs du marché de l’art, La tour Eiffel (1929) de Marc Chagall, que le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) aliène pour doubler son fonds d’acquisition, aurait non seulement pu, mais dû, pour des raisons patrimoniales, trouver preneur au pays plutôt que d’être envoyé aux enchères chez Christie’s. « Le tableau serait resté au Canada ! C’est un aspect important ! Le potentiel qu’il revienne, par don, dans un musée ou une collection publics, aurait été réel », a indiqué l’une des importantes marchandes d’art au Canada, Miriam Shiell. Parallèlement, plusieurs collectionneurs en seraient à remettre en question et même à stopper leurs dons à des musées, effrayés à l’idée qu’il soit plus tard revendu.

« Ce que je gère depuis plus d’une semaine, ce sont des collectionneurs, des clients à moi qui se demandent comment un musée national peut vendre un bien », confirme Alain Lacoursière, évaluateur et courtier d’oeuvres d’art. « Et je gère une famille qui était en processus pour faire deux dons, importants, qui vient de mettre les brakes, en disant que le désir de leur père et de leur grand-père à l’époque, ben non, ce n’était pas de donner des biens qui pourraient finir par être dilapidés. »

L’ex-enquêteur de l’art compte ces jours-ci parmi ses clients sept donateurs potentiels qui remettent en question leur démarche, « et parmi ceux-là, deux sont immenses. Le but du don, c’est de contribuer à la culture d’un peuple, d’une société, d’une culture. C’est avec cette pensée que je drive mes donateurs, et je gère plusieurs dons par année. Là, je dois leur dire quoi ? » Une autre source proche des grandes collections d’art privées du pays a confirmé au Devoir, sous le couvert de l’anonymat, une inquiétude soudaine envers les dons.

Le philanthrope Bruce Bailey, très proche du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), rapporte être mécontent du processus d’aliénation du MBAC, comme plusieurs de ses collègues collectionneurs. Pour quelles raisons ? « Le manque de transparence et de dévoilement », indique celui qui a aussi fait trois dons majeurs au Musée d’art contemporain de Montréal, « le délai trop court alors que la situation ne semble finalement pas réellement urgente ; le fait que la vente se fasse en dehors du pays, que les vendeurs d’art canadiens n’aient pas été approchés, que la commission ira à Christie’s, qui n’a ni bureaux ni employés au Canada, mais qui appartient à un Français ».

La loi et son esprit

L’aliénation du Chagall respecte à la lettre les lois et la politique d’aliénation du MBAC. Cette dernière précise que pour vendre une oeuvre, celle-ci doit d’abord être proposée aux autres musées. « Si aucun établissement n’achète l’oeuvre, le musée peut alors proposer une vente de l’oeuvre de gré à gré ou à des enchères privées », lit-on. Pour Miriam Shiell, de la Miriam Shiell Fine Arts à Toronto, cette aliénation n’en est pas moins un « grand fiasco ». La marchande spécialisée en art moderne et contemporain argumente : « Primo, le marché privé et les marchands d’art n’ont pas été consultés. » Le musée, rappelle celle qui gère sa galerie depuis 1978, a suivi les recommandations de cinq historiennes de l’art. « Mais qu’est-ce que les historiens de l’art connaissent du marché actuel de l’art ? Ce n’est pas comme si le musée ne nous connaissait pas, nous faisons tous affaire avec lui ! »

Mme Shiell poursuit : « Deuzio, au moins une demi-douzaine de marchands d’art dans ce pays ont des clients susceptibles et capables d’acheter des oeuvres de ce niveau-là. Tertio, on aurait potentiellement trouvé un client qui aurait acheté le Chagall, qui l’aurait ensuite prêté à l’institution avec plaisir, et aurait peut-être même accepté de le céder à son décès, comme don. » C’est sur ces deux derniers points, selon elle, que la procédure actuelle ne respecte pas l’esprit de la loi.

Mais n’est-il pas vrai que les enchères, surtout celles de Sotheby’s et Christie’s, surtout celles de mai et de novembre, peuvent permettre d’aller chercher davantage pour une oeuvre, de 10 à 30 % de plus ? « Bien sûr qu’on peut avoir un peu plus d’argent ! » Mais la question ici est double, précise la galeriste. Avoir un prix à la juste valeur marchande, certes ; mais aussi penser au patrimoine culturel. Garder le Chagall au pays vaut quelque chose. Car comme la grande part des oeuvres du MBAC, rappelle Mme Shiell, La tour Eiffel a été acheté « avec des deniers publics, avec les sous des contribuables. Ces oeuvres forment notre patrimoine, elles sont, en quelque sorte, à nous. Bien sûr que c’est possible d’obtenir plus en passant par les enchères internationales, mais il y a toujours un risque, et bonne chance au musée, parce que c’est comme acheter un billet de loterie, et si on va là, pourquoi ne pas juste aller jouer le Chagall à Las Vegas ? Les enchères ne sont plus le système transparent qu’elles ont déjà été ».

Tout le dossier soulève plusieurs questions, mentionne M. Bailey, dont certaines touchent les structures d’encadrement des musées. « Que peut-on faire dans un cas de mauvaise gouvernance ? Il me semble que le rôle du ministère serait d’agir comme garde-fou ? Je ne crois pas qu’un directeur de musée national devrait avoir ce degré d’autonomie. Il devrait être entouré d’un conseil solide, fait de gens solides, capable de remettre en question son autorité. Nous sommes dans un système parlementaire, ici. »

Réactions politiques

La ministre québécoise de la Culture, Marie Montpetit, a précisé mercredi en mêlée de presse à l’Assemblée nationale avoir demandé une procédure accélérée pour le classement patrimonial du tableau Saint Jérôme, de Jacques-Louis David, qui fait présentement l’objet d’une course à l’acheteur entre musées. C’est pour financer ce tableau que le MBAC vend un Chagall. « Les recommandations à l’heure actuelle semble indiquer [que le David] a, de façon assez évidente, une valeur patrimoniale. L’objectif, s’il a une valeur nationale, c’est d’empêcher que ce tableau quitte le Québec, de s’assurer que ce tableau demeure au Québec, et accessible au Québec ».

Mélanie Joly, ministre de Patrimoine canadien, a de son côté estimé « regrettable » que La tour Eiffel de Chagall quitte le pays, mais entend « respecte[r] l’indépendance du Musée des beaux-arts du Canada ». « Donc, au musée de défendre sa décision », a-t-elle conclu.