Un Chagall contre un David et deux églises

Vue sur le Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa
Photo: Daryl Mitchell CC Vue sur le Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa

Un Marc Chagall contre un Jacques-Louis David et deux églises. C’est la transaction artistico-patrimoniale qui se trame actuellement entre trois musées canadiens. Une situation qui ressemble à un jeu de domino ou de Monopoly, et dans laquelle le patrimoine public canadien a peut-être perdu inutilement un Chagall.

Suivez le guide : le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) vend aux enchères internationales La tour Eiffel (1929) de Marc Chagall, pour 8 à 10 millions de dollars. Avec ces fonds, le musée veut acquérir le Saint Jérôme (1779) de Jacques-Louis David, peintre officiel de Napoléon, pour 6 millions. La Fabrique Notre-Dame-de-Québec cède ce tableau pour assurer la pérennité de l’église Notre-Dame-des-Victoires et de la basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec. Or, le Musée de la civilisation et le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) sont aussi sur les rangs, intéressés par l’acquisition conjointe du David, qui siérait mieux à leurs collections qu’à celle d’Ottawa.

Photo: Musée de la civilisation, collection de La Fabrique de La Paroisse de Notre-Dame-de-Québec Saint Jérôme, 1779, huile sur toile de Jacques-Louis David (Paris 1748 – Bruxelles 1825). Le MBAC vend un Chagall pour acquérir cette toile, comme le révélait l'Agence QMI mercredi.

Le Saint Jérôme « est en dépôt au Musée de la civilisation depuis de nombreuses années », comme l’explique le directeur général, Stéphan La Roche. « On a renouvelé l’entente en 2014 pour dix ans. Elle comprend une clause de premier refus : à partir du moment où il y a une offre d’achat pour cette oeuvre — et il y a une offre sur la table —, nous avons une période de six mois » pour au moins égaler la mise. Le décompte a été déclenché par le MBAC lui-même lorsqu’il a déposé son offre en décembre dernier.

« L’offre d’Ottawa est conditionnelle à la vente de leur Chagall », a confirmé monseigneur Denis Bélanger, curé de la paroisse Notre-Dame. Il reste donc deux mois au Musée de la civilisation et au MBAM pour peaufiner leur contreproposition.

Quelques aspects de l’initiative du musée d’Ottawa étonnent : le MBAC n’a jamais contacté le Musée de la civilisation, dépositaire de l’oeuvre, ni le MBAM, où le Saint Jérôme est exposé dans le Pavillon pour la Paix Michal et Renata Hornstein, selon les directeurs de ces deux institutions. « Généralement, on s’informe mutuellement les uns et les autres entre musées », spécifie M. La Roche. Ensuite, ce Saint Jérôme est tissé beaucoup plus serré dans l’histoire de Québec, du Québec, et même du Musée de la civilisation, qu’à celle d’Ottawa. Car, par le truchement du Musée de l’Amérique francophone, repose au Musée de la civilisation l’immense collection du Séminaire de Québec, dont toute la collection des soeurs Cramail.

Toute ? Non. « Il y a une seule oeuvre qu’elles n’avaient pas donnée au Séminaire, et c’est le Saint Jérôme », rappelle M. La Roche. En 1922, Geneviève et Henriette Cramail avaient offert cette huile sur toile afin de relancer la collection de la Fabrique Notre-Dame, partie en fumée dans l’incendie de la cathédrale cette année-là. Le don a été officialisé en 1938. Finalement, contrairement à ce qu’avançait Marc Mayer, directeur général du MBAC, dans nos pages il y a quelques jours, le David ne va pas quitter le Canada. Au contraire, le propriétaire tient à ce qu’il reste au pays. « Dès le départ, ça faisait partie du discernement de la paroisse et de celui de notre hiérarchie », a énoncé monseigneur Bélanger. « Ça n’aurait pas marché autrement. »

« Ce tableau viendrait compléter la collection du Séminaire de Québec. Il [jouit] d’une grande importance nationale et identitaire », énumère Stephan La Roche, et il est « lié à l’histoire d’immigrantes françaises qui ont fait des dons importants, qui ont fait beaucoup pour développer le goût de l’art à Québec et au Québec ; à l’histoire de l’éducation religieuse et culturelle de Québec et du Québec ; et lié à la Fabrique, donc à la cathédrale de Québec. En plus d’être d’un grand artiste et d’une grande valeur. On devrait considérer que ce tableau reste à Québec et au Québec. »

David contre Goliath

Nathalie Bondil, directrice générale et conservatrice en chef du MBAM, et M. La Roche travaillent donc main dans la main. Les deux directeurs ont d’ailleurs déposé au ministère de la Culture une demande de classement du Saint Jérôme comme objet patrimonial en début de semaine. « On veut trouver une solution de collaboration, de copropriété, et c’est déjà symboliquement très fort », et inédit au Québec, indique Mme Bondil, « pour conserver le patrimoine dans sa province, pour pouvoir le partager plus largement. Est-ce qu’on va y arriver ? Ça, je ne peux pas le dire. »

Car les moyens sont inégaux. « Il faut comprendre que d’un côté, vous avez le musée d’Ottawa qui reçoit 8 millions d’argent public chaque année pour ses acquisitions, qui est le seul musée à recevoir des sous du fédéral », explique madame Bondil. « Nous, on a de l’argent uniquement de dons privés pour nos acquisitions. Et c’est huit fois moins. Et on a quatre comités là-dessus. C’est une grosse différence. On ne joue pas à armes égales. C’est pour ça qu’on se met à deux pour le David, sinon on n’est pas capables [de l’acquérir], et on va aller au privé chercher des mécènes. » Le Musée de la civilisation a refusé de son côté de dévoiler le montant de son fonds d’acquisition. Est-il inférieur à 8 millions de dollars par année ? « Oui », répond Stéphan La Roche sans arriver à se retenir de pouffer de rire. « Ça, je peux dire ça ! »

Québec contre Ottawa

« Pourquoi, quand vous avez 8 millions d’argent public pour les acquisitions, vous vendez une oeuvre, un Chagall ? Huit millions, c’est beaucoup ! On est là, conservateurs, pour enrichir les collections, pas pour les vendre », indique celle qui a été à la tête du succès de Chagall : couleur et musique à Montréal, l’exposition la plus visitée du Canada en 2017, avec 300 000 visiteurs.

« C’est une situation totalement inédite », poursuit Mme Bondil. « J’avoue que je ne comprends pas. L’idéal serait de pouvoir conserver un très beau Chagall au MBAC ; de conserver un très beau David de jeunesse — pourquoi pas à trois, à la limite, puisqu’on est déjà deux musées ? – et qu’il y ait une subvention pour la cathédrale Notre-Dame de Québec. Ce serait le scénario idéal. Trouver des façons de conserver le patrimoine d’ici. Il y a peut-être des solutions de collaboration et de transparence pour mettre nos énergies ensemble afin que tout soit préservé sur le sol canadien. »

Il semble toutefois qu’il soit trop tard pour que La tour Eiffel de Chagall reste propriété canadienne. Le tableau a déjà quitté le pays avec une licence d’exportation permanente. Il est en consignation auprès de la prestigieuse maison de ventes Christie’s depuis plusieurs mois. L’huile a été montrée à Londres du 20 au 28 février dernier, pour mousser l’intérêt des acheteurs, à Hong Kong du 31 mars au 4 avril, et est en chemin vers New York, où elle sera mise aux enchères le 15 mai prochain. Les annulations de consignation ou de vente ne peuvent se faire chez les maisons d’enchères qu’en payant une large part de la commission du vendeur, qui se chiffre, pour un tableau de cette valeur, à plusieurs millions.

Le Musée des beaux-arts du Canada n’a pas répondu aux nombreuses questions du Devoir.

Jacques-Louis David (1748-1825)

«On a dit de Jacques-Louis David qu’il fut le plus grand peintre français de sa génération», peut-on lire dans David, de Luc de Nanteuil (Cercle d’Art). «Peintre prodigieux, [il] fut aussi un homme politique passionné; entretenant d’abord avec l’aristocratie de l’Ancien Régime des rapports intimes, devenant ensuite, pendant la Révolution, député de Paris à la Convention et membre du Comité pour la Sécurité Générale. Napoléon le nommera Premier Peintre de l’Empire.» Le peintre visait à établir les fondements d’un nouvel ordre esthétique. Parmi ses chefs-d’oeuvre, La mort de Socrate, Le serment des Horaces et La mort de Marat, et les portraits de Bonaparte, bien sûr, et de Madame Récamier. Au Canada, on ne trouve que trois David dans le patrimoine public: l'huile sur toile Pierre Sériziat, et deux dessins: un portrait, et une Vue fantaisiste du forum, avec l'arc de Septime Severe. Ces oeuvres font partie de la collection du Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa.

4 commentaires
  • Michel Dubé - Abonné 12 avril 2018 01 h 02

    Un chagall pour un St-Jérôme

    Le musée de beaux-arts du Canada finance l'Église catholique en se "débarasant" d'un "vieux"Chagall qui ne vaut qu'entre 6 et 9 millions. Bienvenue dans la complicité /corruption des musées et de la hiréarchie catholique.
    Coudonc? On est-tu en 2018 ou en 1950 avec Duplessis ?

  • Julien Thériault - Abonné 12 avril 2018 06 h 27

    Quelle misère !

    Pendant ce temps, on trouve en un clin d'oeil des centaines de millions pour aider la pauvre compagnie Kinder Morgan et pour se payer un gros party à La Malbaie.

  • Bernard Terreault - Abonné 12 avril 2018 07 h 01

    Ce Saint-Jérôme de David

    C'est "académique", je l'avoue, pas à la mode du jour, ni même à celle d'il y a cent ans, mais ce David est un prodigieux artiste. Regardez les teintes de la peau suivant l'angle d'illumination, les signes de tension dans les muscles, les veines des bras, le visage ahuri, la chevelure grisonnante en broussaille.

  • Gilles Théberge - Abonné 12 avril 2018 15 h 23

    C’est Ottawa contre Québec....
    « La loi du plus fort est toujours la meilleure »
    La Fontaine